091 Record à débattre

Comme au retour d’une virée en ivresse on voudrait revenir sur ses dits, récrire son histoire pour la débarrasser de ses aspérités, des ratés du direct, la faire plus huilée, délicate, parfumée aux épices ou au Guerlain, maquillée de mystères. Mais le net a semé partout ce journal qui n’a plus d’intime que le nom. Les noms, tiens, il faudrait tous les modifier, à commencer par le mien, mettre des alias en tous sens. Il y a eu overdose de blabla, comme ces parents qui surphotographient leur premier-né. Gageons que les temps à venir se replieront dans le triste et serein recoin du silence. »Tout ce qui se fait de grand se fait dans le silence. » Tellement que je ne sais plus qui l’a dit. (après relecture: Erik Gustaf Geijer)

Silence assourdissant qui se fout de n’avoir rien dit. Silence qui m’attend en lotus dans les sommets de la sagesse… Mais je suis encore tellement vert et cassant, clinquant de désirs terre à terre, de ceux que l’on déguste ou déshabille au ras des pâquerettes. Je veux rouler encore, je ne suis pas né pour amasser la mousse comme une pierre tombale. Je veux une sagesse au niveau de la mer, l’orgie mêlée aux sciences humaines, le savoir dérisoire et beaucoup de biologie appliquée. Je veux mou-rire de tout, sauter entre les wagons, grimper aux éclairs. Je veux me cramponner aux bornes des contradictions, même à m’en électrocuter. (Dans certains abreuvoirs du Mexique des types baladent avec une batterie et proposent de te dessaoûler avec une décharge…)

Diogène à la gégène, Socrates au lasso, Nietzsche on the rocks avec deux mesures de Khāyyām, Leopardi en descente de lit. Tout n’est que comédie, toutes les toitures, les parasols, les parapluies, toutes les constructions sont des chapiteaux, des barnums poreux pour le tonnerre des jeux de vilain. On se choisit un siège d’avion, de bureau, de voiture ou de licorne et le carrousel tournicote sans se soucier de notre poids insignifiant. La vie balaie nos projets sans les voir. Le linceul est un rideau de plus pour le théâtre de poche qui donne sans cesse dans nos caboches. L’existence en circuit fermé où rien ne se crée et où tout le monde y croit.

L’horizon est imperturbable, le couchant se fout des amoureux qui l’admirent, fussent-ils des amants secrets ou de vieux chéris sans cartouches. On fait ce qu’on peut pour pas montrer qu’on se débat dans le marécage, on rit à la lune mais il faudra toujours 27 jours pour la remplir de lait. On casse des gueules, on casse des pierres au lieu de taper directement sur nos chaînes. On fait des routes pour qu’avancent les jeunes casseurs de pierre moins ratatinés que nous. Des routes qui vont de la boue à la boue, de la cendre à la cendre, de la poussière à la poussière.

La pression monte avec la fin d’un certain cycle de paresse dont j’aurais aimé écrire l’éloge. Pression des questions pressantes, des avis de toutes sortes tirés des bagages de l’expérience. Pression des relevés bancaires, le couperet du pognon, des soit-disant obligations, le coucou des impôts qui n’omettent jamais mon panier à lettres. Heureusement il me reste la pression des anticyclones. Paraît qu’on ne peut pas continuer toujours à se régaler de sa vie. A moi il me semble également difficile de passer son temps à la gagner, de passer son existence à la déprécier, à la farder de rêves jamais réalisés. Foire aux fantasmes réfrénés.

¿Comment est-on censé gérer au mieux le temps qui nous est imparti? Il est amusant le défi de l’homme: Organiser sa vie sans connaître le crédit dont il dispose. Je me suis réveillé à 4h du mat en me demandant si Mozart avait été heureux. Que « faire » de sa vie? Gloire et postérité je m’en tamponne. L’étrange estimation en termes de durée, les fameux cent ans d’ennui, pas mieux. Si j’avais à battre un record ce serait la hauteur, l’intensité. La longueur, c’est bon pour la barbe ou l’oubli, pour les jours de pluie, pour les jours sans riz. (Proverbe africain: Tel a du pain quand il n’a plus de dents.)

La vie à l’économie, en mode « eco » comme une télé en veille. Garder des forces pour mieux capituler. Cotiser 47 ans comme un chien de cirque pour battre en retraite éreinté, croiser les doigts dans l’arthrite en pensant à ce que l’on n’a pas osé être. Pas réellement excitant. Si au moins on était assuré de mourir rassuré. Mais tous ces sacrifices ne nous couvrent contre rien. Il y a le traquenard de la carrière, le piège à loup du confort et du comme il faut, l’aisance et les commodités qui sentent très fort les cabinets. La stabilité corrompt les eaux les plus pures et pourrit d’escarres les alités de l’esprit.

Je ne tiens pas non plus à être le meilleur routard, médaillé du snobisme voyageur. Ni le plus expatrié des rêveurs en déroute. Ces compétiteurs de frontières qui se paluchent sur leur passeport et se l’étirent rien qu’à penser qu’ils pourront dire qu’ils y étaient. (Mais le dire à qui?) Ils s’enterrent dans leur futur antérieur. Aventuriers qui galèrent pour les caméras, qui croient qu’il y a un podium au crématorium et que leur urne sera la mieux placée. Passer le Rubicon ou la Bérésina, faire le vainqueur ou se recroqueviller sur ses défaites. Je suis trop vieux pour mourir jeune et croire que le bonheur est au fond du tonneau. Au fond des barriques il n’y a que du tartre et les lies des erreurs précipitées. J’ai un duo de hargne et de candeur qui me fait envisager des réponses simplettes. Si le bonheur est dans le prêt (slogan bancaire) que nous accorde la bouillie moléculaire, je me dis que courir comme un débile au cul des instants savoureux peut être une belle aventure. C’est une fin en soit que de rassasier cette faim en moi.

On n’est pas sérieux quand on a 36 ans. On taille des ailes dans son linceul, des caleçons dans son suaire, on s’envoie des duchesses à la petite cuillère. Mon paletot à moi aussi devient idéal. Et je vais « loin, bien loin, par la nature, heureux comme avec une femme ». (Surtout quand je suis avec une femme d’ailleurs!) Arthur Rimbaud.

Viñales. Cuba. été 2014

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