092 Constamment à recommencer

Les longs épinards filandreux, les laitues cuites de la forêt dévalent le monde à l’envers des cavernes aux flancs ouverts. Grand écran sur la vie précise et colorisée des campagnes. Cadre de concrétions sur la peinture d’une nature bien vivante. Les verts à la brosse et les bleus au rouleau. L’ocre crémeux des plans d’eau où, au pinceau très fin, on peut griffonner tant qu’on veut de ces cochonnets croquignoles. Seule se meut l’ombre des vautours qui se roulent mollement sur l’édredon des ascendants. C’est dimanche et l’on ne veut pas ajouter de friction aux couches de l’air brûlant. Le frottement fait de l’usure et fait du chaud, Cuba n’en a que trop.

Et puis il y a les lapiaz cruels où s’entorsent les espérances les plus graciles, le cri des porcs que l’on amène à l’égorgeur. Il y a les fugaces que l’on ne reverra jamais, « que l’on n’a pas su retenir ». Il y a l’échafaudage déboulonné/reboulonné des relations qui ne savent plus que bâtir. Il y a l’amour qui est une génuflexion et ne te fait pas chevalier. La beauté prédatrice et tous ces adieux dégueulasses. Alors les projets déraillent en vrac en travers de la voir. Les amants sont écartelés sur les aiguillages.

Lorsque le cœur est sans boussole, que l’on perd le nord amoureux, on franchit les nuits au hasard, on a des efforts malicieux, on ne bosse que pour se farcir. On se dit qu’un rien rendrait tout possible, que le monde ne manque pas de risques à prendre, mais qu’à force de chercher à grimper toujours plus haut la passion manque cruellement de prises. On se dit que le néant est fait pour durer, que le soir tous les dieux sont gris, que la vie fonce tête baissée, que le hasard a le pas silencieux, et que le sage est bien seul avec ses exigences.

On se tend de possibles perches de tendresse à travers les océans. On laisse au destin des décisions et des corps qu’on devrait prendre à bras le cœur. On sent la piqûre cuisante des remords sitôt parti le bus de 14h. Tellement allégé et autonome que sur le trottoir, dans l’écran de fumée des gaz d’échappement couleur du blues, on se dit que les diamants solitaires doivent se faire drôlement chier sur leur broche. Sourires comme des gerçures. On se sent épatant et niais, libre et constipé, constamment à recommencer.

Vie de contract-writer, d’embrasseur à gages, de serial-voyageur. Vaut-il réellement mieux faire envie que pitié? Qui pourra rassasier cet appétit vorace de consolation? Qui ouvrira le calice de ces poings si forts pour recoudre mes poches percées? Qui chérira le libre-couillon qui toujours chérira la mer? Qui saura étayer l’insoutenable légèreté de l’être en suspend dans ses doutes? Qui écrira enfin l’art de la paix, le berceau des lucioles, el principito sans serpent, le fils des âges fastoches, les fleurs du mâle, ou la ferveur de vivre? Au volant de la vie, pied au plancher dans les virages, collé au berceau des accélérations, Cupidon dans la malle et les malédictions à la place du mort.

Errance sur les sentiers de gravelle qui me pioche la plante des pieds entre chênaies et pinèdes. Amusant de voir des épiphytes dans les chênes verts. Entre ces plaques de garrigue incongrue on fait pousser cigares et bâtons de sucre, des parcelles de mojitos ou de piñas coladas. On jurerait qu’un dieu facétieux souffle sur la braise du soleil. Auto-hypnotisé par le métronome de la marche, je fais l’analyse de mes solitudes, le bilan provisoire de mes vagabondages. J’ai rebaptisé mes pieds « pile » et « face ». J’ai encore des provisions d’hérésie. Je suis l’unique survivant de mon armageddon tout personnel. Je me sens seul comme l’aiguille d’un cadran solaire, rôdeur de cadran solitaire, soumis à tous les angles, exposé à toutes les radiations, avec le témoin muet de mon ombre dans ce monde d’horloges digitales.

« ¿Todo bien Loco? » ¡Todo bien! Tout va pour le mieux. Je peux mentir dans cette langue et dans tant d’autres. Comment-diable « tout » pourrait-il bien aller? « Tout » a méchamment tendance à foutre le camp. « Tout » est toujours et irrémédiablement perdu d’avance; alors… ouais, ouais, tout va bien, puisqu’ainsi tout devait être. Je balance dans la mecedora (rocking-chair) entouré d’un big-band de moustiques. Sydney Bechet envoie Petite Fleur que je sifflote dans mon sax invisible. Dieu fume des havanes roses vautré sur le far-west incandescent.

Le perroquet a passé sa nième journée à rousiguer ses barreaux. Je pense qu’il serait moins cruel de l’amputer de ces ailes inutiles, qu’il puisse au moins divaguer avec les poules. Quant au chien que je n’ai jamais vu que sur le toit, je me demande s’il peut en descendre ou si son domaine est à l’étage, un point c’est tout. (Un chien de gouttière?). En ce monde la proportion de prisonniers est affolante. Je suis réellement obsédé par ce conte qui oppose les arguments du chien enchaîné et du loup décharné par la liberté. (Renseignements pris le perroquet ne vole jamais hors du jardin et le chien est très bien à pisser sur le toit de son micro-univers. Sans commentaire sur les prisionniers volontaires auxquels nous ressemblons tous…)

« A dire vrai je suis un faussaire de compagnie. Un preneur de large, un joueur de courants d’air. Un repris de justesse, un éternel évadé. » (Gainsbourg)

Viñales. Cuba. été 2014

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