093 Ecrire au cutter

Il y a mille et un an je vendais ma maison. Je transférais les clefs de mon purgatoire pour plonger dans un entre-monde de tourbillons. Depuis j’avance comme une tornade, concasseur en substance, grossissant de débris d’expériences, gourmand à la manière d’un ouragan. Ah! réaliser le tournis majeur que constitue un être humain! Si l’on voulait étaler la mémoire, mettre à plat une seule conscience humaine, elle couvrirait le globe…

Réflexions sur la pelouse d’une éminence où le soleil puise à pleines louches dans les heures de sieste. Au plus on prend d’avions, au moins on ose différencier le bien du mal. Je ne sais plus ce que j’ai répondu la dernière fois qu’on m’a demandé si j’étais heureux. Je me demande si « être libre » ce n’est pas être en mesure de choisir sa prison? Baisez la bague que tend le monde, sachez que toute pierre est précieuse, que l’amour donné ne se reprend pas. L’ombre est le plus beau fruit de la lumière. Les hirondelles nichent dans le chaume de ma chambre. Un chien blanc taché de noir fait les cent pas sur les étoiles, sur le ciel noir taché de blanc. Tu es ici. Je suis là-bas. Résultat simple d’une somme compliquée. Mes nuits sont moins reposantes que vos jours. Moi ce sont les siestes qui me portent conseil: En ouvrant des deux yeux celui qui dormait, une phrase se répétait, mourante comme un écho: « Tenemos los segundos contados. » Notre temps est compté. Conseil qui m’arrange bien, mais les gens complexes adorent les réponses simples.

Je peux comprendre la déception des vautours à me voir encore remuer. La mort des uns fait la saveur des autres. Histoire d’insister sur mon côté flibustier, voilà que je suis le meilleur pote du perroquet qui, au lieu de voler ivre de vie par l’espace sans fin est très occupé à picorer mes orteils, avec une nette préférence pour le pied tatoué. (?) Pirate des caraïbes carbonisé par le soleil qui se donne à fond tout le temps qui lui est imparti, je résiste fièrement au commerce d’esclaves sexuelles et puisque les jolies touristes me prennent pour un va-nu-pieds cubain, je partage mon lit immense avec mon immense fierté. Samedi soir, temps mort, temps libre. (Encore des expressions terribles…) Je me tais dans le tempo de l’intempérance. Il me faut encore tout préparer pour repartir, pour mieux réarriver, tondu par l’abnégation, devant des paysages sans doute à jamais supprimés. (Confirmer la suppression des paysages sélectionnés?)

Je ne partirai pas sans 3 heures pleines de crawl autour des coraux qui ne pourront que me manquer. Je survole ces mondes dans leur ciel salin. Vol plané dans l’incertitude qui toujours fut ma pâtée quotidienne. La tronche engourdie de projets, de « qu’il en soit ainsi » de « qu’à cela ne tienne ». Exercé aux secousses, j’essaie de garder une garde haute qui soit accueillante en dépit de sa défensive. Solide, malléable et triomphant. Au retour de ma nage mystico-corallienne, je constate qu’on m’a chouravé ma montre decathlon sans bracelet et mon vieux stylo-bille! Forcément agacé, je pense néanmoins presque aussitôt, face à cette rapine pathétique, aux « stances pour un cambrioleur » de Brassens, et à ce vers auquel même le christ il y a pas songé: « ce que tu m’as volé, mon vieux, je te le donne… » Hommage au guérillero de la galère. « Que mon bien te profite », c’est bientôt la rentrée, un gosse aura de quoi écrire que la révolution est un succès…

Après quasiment un mois de palabres toujours orientées vers la thune, enfin une conversation qui n’ait pas des fins commerciales. Un papa bloqué à bosser sur les rivages du paradis. Il a un petit de deux ans. Va savoir quelle sera sa rédaction insulaire, ce qu’il connaîtra d’ici à ses 10 ans. La mienne est mitigée: entre éden et réalité. Cette foutue réalité qui sur tout prend le pas. Dictée de difficultés. Arithmétique de la misère en écoutant des mambos surannés avec 3 godets de rhum dans le mange-disque. Il aime bien ma description des musiques tziganes, des multiples usages de la fanfarre. Peuple sans terre. Pays sans porte de sortie. Poète sans parnasse. Il nous manque toujours une patte pour avancer sans claudiquer. Secrètement je voudrais que ce type adorable soit mon voleur…

Deux minots deviennent hystériques sous mes rires et mes grimaces de grand débutant. On oublie qu’on n’a aucune chance, on court la course contre l’urgence avec le comique absurde qui est encore notre meilleur (et puisse-t’il être inséparable) compagnon.

J’ai tant attendu que je puis attendre encore. Attendre une seconde nature, un second souffle, attendre une 25ème chance et tout miser et tout reperdre encore sur une seconde d’inattention. Attendre une tierce espérance, que tu me primes ou me secondes, que tu me glisses entre tes seins comme un éventail de flanelle, comme une note au stylo noir paumé là dans la marge à gauche de tes écritures saintes ou simplettes. J’ai mis à sécher l’impatience sur l’étendoir de l’équateur. J’ai cédé à vil prix tout ce passé, ces pesanteurs, tout ce qui pourrait te faire peur. Tant et si bien que désormais je traîne ma légèreté comme une chose inquiétante, qu’on se défie de ma simplicité. Siffloter, soupirer, s’émouvoir, s’amuser: ça ne pèse rien, ce n’est pas sérieux. C’est une foi sans pasteur, un savoir sans master, des poésies sans éditeur. C’est se faire plus de détracteurs que d’admirateurs.

Simplifier sa vie pour se compliquer le monde. C’est recevoir l’initiation d’un scarificateur, suivre les découpes du Tao, subir la morsure du griot. C’est la leçon à l’obsidienne, les yeux éclaircis au silex. Je peux attendre encore, attendre dans toutes les gares. J’ai su attendre avant et pas toujours avec un sandwich, une clémentine et un picsou géant. J’attends que la destinée dégrafe sa robe, que le bonheur paie son café. J’attends souvent parce que je suis toujours prêt à bondir. J’attends comme attendent de partir ces bateaux qui se dandinent dans la rade. Je chasse la vie à l’embuscade.

« Con el coco rapado, vamos por todos lados. Con el cuerpo tatuado. Desafiando la suerte. Pero la vida, la muerte, y de la muerte ¿quien sabe? Cuando quiera me avisa… » (Nous baladons partout notre boule à zéro. Le corps tatoué, nous défions la chance. Il y a la vie et la mort, mais que sait-on de la mort? Qu’elle me fasse signe le moment venu… Cartel de Santa)

La Habana. Cuba. été 2014

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