094 Sur la partition des chemins

Real de quatorze. Ancien repaire des brigands du désert qui dépouillaient les convois chargés d’argent. Eglise flanquée de colibris, adossée au couchant, avec une Corona « familiale » pour tout bien apprécier. Grande expo d’épines du désert, cherchant partout à me brancher aux points d’accès du grand esprit, à l’autre toile qui nous unit. Nous serpentons sans sonnette vers les cieux de ces anges épileptiques, démoulés trop tôt pour conserver la forme de l’homme authentique. Je ne cherche pas de réponses mais des questions. Apprends-moi à différencier un chemin d’une barrière. Plus petit le chemin, plus grand le trésor. Tempêtes électriques et lait de chèvre, patates à la braise moins brûlantes que mes yeux fouissants le ciel interactif, l’écran tactile de la nuit qui promet que tout pourrait encore arriver, les météores qui sucrent le café, les pensées décryptées par un bouc noir, les histoires d’un étalon libre et du regard télescopique des bergers, les paroles déchirantes des mariachis, les rires qui ne s’enterrent jamais…

Nous n’entrons pas dans les formes prédécoupées, notre étoile a tant de rayons, notre sillage tant de sirènes. Qui que vous soyez, quoi que vous guidiez, suave venaditos, boutons de cactus extatiques, orientez l’aventurier tout pailleté de pacotilles, guidez le singe qui cabriole sur les fractales, l’illusioniste perdu en son art théâtral. La boite de Pandore était remplie de confettis, il y avait des notes en renvoi au dos des tables de la loi… La route est longue qui est faite de petits chemins…

J’ai découvert mon Amérique, mon Amérique époustouflante, passionnée, palpitante. Je ne peux tout simplement pas m’imaginer ne pas revenir un jour, et je dois dire que même si c’est une certitude étrange, au moins c’en est une, et je suis preneur en ce moment… En attendant l’avion qui m’écartèlera entre deux continents, je déambule dans la sacrée cité de Teotihuacan, essayant de voir au plus loin du haut de ses montagnes qui se prennent pour des pyramides. J’ai la contemplation dans ma besace et de quoi m’occuper les synapses dans le musée d’anthropologie monumental. (Un bon vieux musée d’anthropo c’est la seule cause acceptable de migraine.) Le pouvoir des pierres est encore palpable. C’est avec humilité que je salue ces puissances qui me visitent du dedans. Mon âme est un charnier et un berceau de souvenirs. Après tellement de millions de pas si légers chacune de mes enjambées me pèse. Je continue comme si de rien était, comme si j’avais autre chose à désirer que de parcourir et reparcourir encore chaque centimètre carré posé à ma disposition.

Coyohacan, le « lieu des coyotes » où se réunissaient les artistes autour de la sublime Frida kahlo et où Trostky lâcha la cordée pour un coup de piolet mal placé. Le grand esprit se faufile entre les bus frénétiques, les étudiants pressés de ne rien accomplir. Les muralistes, les librairies, les églises enfoncées dans le sable mouvant de la cité-monde, les cantines et les places, les soirées de poésie où l’on applaudit mes textes sans rien y comprendre, les accolades étirées comme de grands sourires… Ciudad de México, l’indomptable, la ville des villes, je termine là où tout a commencé, je voudrais embrasser toutes les belles filles qui passent dans les rues qui ondulent sur les restes de Tenochtitlán, « los cimientos del cielo », les fondations du ciel. Donner ce titre a une ville sujette aux séismes construite sur un marécage, pas mal, je suis bien placé pour comprendre…

Devrait-on écrire chaque jour comme le dernier?

J’ai l’impression de n’avoir encore rien vu, de n’en avoir rien dit. Tant de destinations me font les yeux doux. Comme vient de me le dire Laurena, une Italienne deux fois docteur en philosophie (ce qui n’enlève rien à son charme sublime, soit-dit en passant..) J’ai au moins la certitude d’être dans l’errance. Alors je fais avec ce que j’ai, et comme tout ce que j’ai tient dans mon sac et dans mon ciboulot, ¿Quien sabe? La partition se termine en improvisation, en queue de sirène ou en queue de scorpion. Le point d’orgue dure autant que l’interprète le juge bon, le juge beau…

Je n’ai pas la force d’appuyer sur le point final, je laisse à Rimbaud le soin de fermer le rideau:

« Ce ne peut être que la fin du monde en avançant. (…) J’ai seul la clef de cette parade sauvage. »

Ciudad de México. Sept 2014

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