095 Journal débordé

Pas en arrière, pas de travers, ou dans la diagonale des fracassés. Pas de côté ni de géant, pas de si loin ou pas si grand. Pars pas comme ça, à pas feutrés, en plein fracas. Alors comment qu’on part sans s’absenter, sans tout foirer? Pars rien qu’un peu parce qu’un jour viendra… le jour viendra où tu partiras tout de « go », avec rien qu’une poignée de pierres noires et le carré d’un monde à conquérir.

Prends tes foulards et ton foutoir puisqu’on a fini de s’en faire, puisqu’on rejoint l’anonymat de nos chacun-pour-soi. Je vais m’ivrogner, me lover en PLS, rêver moins qu’un fœtus des jours qui ne reviendront pas, couché en chien de fusil pour carabiner la lune qui continuera de prétendre que nous deux ça n’existait pas. Je suis bon pour tomber amoureux mais je ne sais toujours pas comment m’en relever…

Lorsque les années se seront serrées à la manière d’un poing frondeur. Quand je ne saurai plus si la salive me vient de l’appétit ou de la rage. Quand les amis et les amours ne seront plus cadrés que dans les angles morts: J’en serai toujours au prélude de la compréhension, à la racine de mes errances. Je perdrai de nouveau mes dents et attendrai la rangée que l’on dit « d’adulte » avec un regain de curiosité. Mais j’ai les dents de l’adultère, de celles qui trompent la mort, de celles qui font faux-bond aux bonnes mœurs. J’ai toutes les dents de la sagesse mais ce sont celles qu’on voit le moins, celles que le rire n’expose pas. Les dents de sabre prennent les devant, la place de choix dans le dîner de l’existence. Avec une saine idée de la mort on voit le bien partout.

Si on te proposait de revivre sans la changer une journée de turbin, même agréable, mais sise dans la mécanique harassante du quotidien, la réponse serait probablement « non ». Tandis qu’une journée de congés, de farniente ou de ciné… Un bon moyen de jauger son bonheur que de se demander lesquelles de toutes ses journées on aimerait vraiment revivre. Un bon moyen de se déprimer aussi! Un bon moyen de jauger à quel point tu es avant sur le chemin des fous ou de celui des sains d’esprit, c’est d’estimer impartialement combien de temps tu mettrais à devenir dingue laissé tout seul sur une île désertique, même parfaitement pourvue pour la survie. Moi je n’ai même pas besoin d’être isolé pour divaguer.

Bien « pedo » sur les toits de la ferme où je travaille, sur les pentes raides de la Cueva del Polvo, faubourg de Puerto Santiago, Tenerife, îles Canaries. Ventrées de mangues de toutes sortes et mes premières bananes sur l’arbre (même si ce ne sont pas des arbres, ni des « palmiers » comme le commentait un gogo de touriste). Les bourres des cotonniers où se perdent les doigts, l’arrosage en urgence des avocatiers, le parfum affolant des fleurs de papayer. Ça fait très « case de l’oncle Tom » tout ça, mais j’apprends sans compter. La terre est basse, même au paradis des printemps éternels. Ça me rappelle quand je chantonnais des chansons d’esclave en martyrisant ma jeunesse entre les rangs de vignes. Bon, ça reste du travail mais c’est quand même encore assez éloigné de la routine pour me plaire. J’ai aussi cueilli des « amours en cage » (physalis) mais à cause de leur nom je me disais que ce n’étaient malheureusement pas mes premiers…

Sur l’un de ces mini camp d’extermination que sont les plaques de glu anti-mouches s’est collé, à mon horreur, un de ces geckos que j’affectionne tant. (Ok, humour cruel, un gecko qui colle « trop », c’est navrant.) J’ai « tout » tenté pour le dépéguer, comme on tente « tout » en cas d’empoisonnement massif au cyanure de potassium, pendant qu’il essayait de mordre les doigts de son sauveur malhabile et lui aussi de plus en plus englué. N’empêche que je suis bien dégoûté d’avoir condamné à mort lente cette petite boîte à esprits si sympathique. Mon karma déjà mal en point s’en ressentira sûrement. Je suis triste et il y a plein de points de vue pour juger de si un évènement est « grave » ou non. Un bon moyen de juger s’il nous reste un morceau de cœur et de responsabilité. Ah! Ce qu’elle peut être vitale la futilité! Je sais que le Petit Prince me comprendrait.

On m’a posé deux questions plus ou moins profondes: Any chance to find mangoes on this tree? Réponse au touriste: je doute qu’on trouve des mangues sur cet arbre attendu que c’est un avocatier, mais on peut toujours chercher… Do you believe in reincarnation or life after death?Là, les fruits de l’arbre du savoir sont encore moins évidents à trouver…

Je ne crois pas un instant aux balades de l’esprit comme un pack « all inclusive » entre des corps transporteurs. Mais de longues balades entre les mystères de l’ayahuasca m’ont appris à douter de tout, à commencer de mes convictions. Peut-être que la mort est encore une transition vers un état et des décors certes plus éthérés. Qui sait si ces 95% de cervelle inusitée pendant notre phase mammifère ne seraient pas de formidables propulseurs pour un tout autre type de voyage? Branchés à toutes les glandes, tous les chakras, les points vitaux, d’acuponcture, etc, tout ce qui a prise sur la conscience, ces lanceurs donneraient à pleine puissance, une force du genre qui ne se mesure pas. On se retrouverait alors dans un trip où le temps n’aurait pas son mot à dire tant le temps « ici » n’aurait pas de prise.

Qui sait combien de temps peut bien durer le ressenti de nos dernières secondes avec tous les rhéostats de la perception poussés au maximum? La stabilité n’existe pas. Tout n’est successivement qu’explosion, expansion, (des cerveaux ça reste à voir…) dispersion. Va savoir si la déperdition de la force spirituelle n’est pas « vécue » comme tellement longue qu’elle en paraîtrait éternelle? Tout dure, mais sous tellement de formes et toutes tellement changeantes. Moins que fumée on n’en cesse peut-être pourtant pas « d’être ».

Y’a de ces questions, y’a des jours comme ça, y’a des vies comme ça! La mienne me semble un truc « d’hurluberlu ». (même si je ne suis pas certain de la signification de ce mot à te filer une entorse à la langue. Après relecture et vérification, Larousse me dit: « Personne étourdie, écervelée, qui se comporte avec extravagance ». Mouais, ça correspond assez bien je crois…) Tout dure, mais « tout » ne le sais pas…

Journal de bord écrit dans la tempête perpétuelle. Journal débordé, philosophie de gare routière, la poésie sur les genoux. Constat à l’amiable avec un monde en guerre. C’est amusant d’en être arrivé à être « content » de posséder un nouveau stylo à bille. (Le stylo cubain qui se démontait à tout propos à été porté disparu dans une bananeraie.) Je pense que pour ce qui est de me défaire du superflu je suis, au moins pour un temps, sur la bonne voie. Ceci-dit je cours encore au cul des connexions internet et je me parfume comme un romano dans les duty-free des aéroports. Personne n’est parfait, moi le dernier. En même temps je n’en ai pas vraiment l’intention: J’ai comme l’impression qu’en cherchant à être parfait on doit parfaitement se faire chier et probablement se tromper plus que n’importe qui. On doit s’emmerder somptueusement en lorgnant sur les imparfaits qui se livrent corps et âme aux vices de l’insouciance. Juger sa propre faiblesse en faisant la somme des jalousies que l’on porte aux soit-disant plus heureux que soit.

Ronmiel (rhum+miel) et vieux tangos devant des soleils couchants de collection. « Salud, dinero y amor » Je n’ai pas souvent eu de tout et surtout pas en même temps mais je trouve que l’idée est plaisante. C’est le « sex, drugs and rock n’roll » des édentés, de ceux que les excès de l’adolescence n’ont pas entièrement satisfait. Quelques gouttes d’extrait d’Argentine dans le sirop de l’archipel. Les traces d’usure sonore sur les vinyles c’est comme des grains de sable dans le sandwich, de la glaise sous les ongles, des égratignures aux genoux, comme ces enquiquinements qui résultent d’une journée toute remplie de loisirs. Ça veut dire tant de choses et elles sont si capitales ces choses de rien dans la recette approximative du bonheur, pour juger de sa capacité à reconnaître le bonheur quand il passe.

Combien disent à leurs femmes, (ouais je le mets au pluriel…) leurs enfants, leurs passions: « Désolé je ne peux pas me consacrer à vous, il me faut aller au travail, gagner ma vie jamais complètement acquise. » Bein moi je dis presque pareil mais à l’envers: « Désolé mais je ne peux pas faire que travailler, il me faut aussi exister franchement, à plein régime, il me faut profiter de la courte vie qui m’a été prêtée. » Les secondes nous sont comptées: Mourir chaque jour dès le premier, c’est ce qu’on a appelé « vivre ».

J’ai horreur des chiens qui ont peur du vent et qui hurlent contre la nuit. Les chiens qui ont peur du vent aboient contre les mouvements superflus, contre les soirées anormales, ils gueulent contre l’incertitude et se méfient des apparences pourtant dansantes. Les chiens savent être vagabonds mais aussi tellement bourgeois, tellement cons. Comme les cochons ils nous ressemblent beaucoup, il nous ressemblent presque trop…

« D’avoir vécu le cul dans l’herbe tendre, et d’avoir su m’étendre, quand j’étais amoureux; j’aurai vécu heureux et sans esclandre, en gardant le cœur tendre, le long des jours heureux.  » (Gainsbourg?)

Cueva del polvo. Tenerife. Canarias. España. Sept 2014

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