096 Liberté en petite tenue

Une vie dénuée de tout, sauf de sens. Une vie mélodique, une vie en acoustique, débranchée des réalités bien de chez tous, avec bien sûr son lot de distortions. Vivre avec un brin de reverb’, de la réverbération pour remplir ces instants qui sonnent. C’est vivre au naturel et décider des sucres ou des arômes à ajouter, c’est choisir de provoquer sa nature pour à jamais s’en revenir sur son galop, secoué, passé au peigne à poux par des buissons ardents, tamisé pour accumuler les pépites des bons moments. Une vie de sourcier, baguette en main, une vie de maestro, pour faire jaillir de partout des sources ou des opéras. Une vie gravée en live, une vie criée sur les toits pour divulguer ses inventions, ses intentions, ses noms d’emprunt, ses tout-ou-rien. Une vie criée sous les draps, répercutée par les orgasmes et par les échos exotiques. Une vie en pizzicato ou à faire des dessins dans l’eau, sans clé, sans partition et sans mesure, distordue ou lissée, crescendo, enchantée, andante sans toucher le sol, mais plus que tout: la tentative d’un air nouveau, d’une mélodie espiègle sur le thème éreintant de la symphonie des siècles.

Exister tel un soldat qui s’en revient de personne-ne-sait-plus quelle guerre, et tel ce vétéran déplorer les bases du conflit, voir qu’à l’arrière rien n’a changé, qu’on ne se rend pas compte, qu’on n’a pas compté tous les jours pareils. Penser dès avant à retrouver le front, pour être plus qu’un parachuté dans l’immobilité, pour savourer sa lutte à pleine plaie. Et l’odyssée qui, toute belle, reste encore un combat. L’épopée remplie de violence, d’énigmes et de dépassements de soi. Les copains de tranchée qu’on n’oublie pas, qui bataillent pour un autobus et pour encore un mois de plus, ou rien qu’une saison, juste une décade à errer. Si loin de tous; mais qui est « tous » quand la liste est si longue et dispersée des amours déroutés, lorsque le manque s’étale comme un miel de palmier sur tous les continents? Partons peu, mais partons bien.

A chacun de nos gestes nous engageons avec nous toute l’humanité. Le chien qui mord rend tous les chiens potentiellement coupables de morsure. Défauts-fuyants, tares sous le tapis, ratés inratables. Nous sommes construits par nos semblables. Un jeu de briques immatérielles. Coupables de tout partager, nous nous passons le legs (à chaque seconde encore plus lourd d’une seconde) du passé qui avance, qui se grossit des expériences. Le passé des fracas et des succès qu’on n’est plus certain de différencier, le passé maquillé, rhabillé, tout ridé. Où se situer dans l’éventail des excès? Et quel parti prendre au sérieux quand on prend la terre pour un cirque satirique?

A promener dans une coulée de lave on est forcé de constater que la beauté naît du désastre. Les Canaries sont un paradis enfanté par le chaos, les verrues de Tethys toutes poilues de palmiers. Je vois des métaphores partout. Je griffonne le monde avec une verve ambidextre. J’apprends à communiquer en silence, à parler d’amour comme on dance. Idéogestes et kinèmes qui caressent l’air sans le pousser, braille des oreilles, poésie pour des yeux sans pareil, lire dans les mains comme on décrypte un paysage. J’écris fin et serré dans les coins encore vierges, pas totalement tatoués par nos turpitudes, histoire de ne pas gâcher trop vite le papier des grandes pages de désert, d’horizon, d’océan.

Ces poules à la con qui tous les jours hésitent entre la porte ouverte sur la liberté et le seau de bouffe dans la cage puante, et qui tous les jours choisissent le confort souillé de chiures. « On apprend tellement auprès des animaux » me radotait-on dernièrement. ¡Ah ça! On apprend à déplorer ou haïr encore davantage les conditions imposées par la survie. Cohabiter avec les bêtes (bichons de Malibu-beach ou biquettes du Mexique) c’est instructif comme de lire « Voyage au bout de la nuit », c’est se tenir admiratif devant le travail de décomposition d’une charogne. Pas besoin d’étudier la sociologie quand on a des volailles: un mois de poulailler vaut cinq ans de travail social.

Toutes ces utopies qui nous font toujours le coup de n’en être qu’à leur début, que ça finira par marcher. Et ces autres mondes parait-il possibles qui jamais ne commencent, ces engrenages positivistes qui ne sont jamais bien en face. Je suis un putain d’ange déçu dont les annonciations ne sont pas source d’excitation. J’écris la nihiliste-noire de tout ce en quoi il ne m’est pas donné de croire et je m’incorpore délicatement à la recette comme un œuf de mauvaise augure. Tout mettre à ramollir dans l’eau salée et cuire au feu doux de l’hiver tropical. Salud, dinero y amor. Ils n’ont pas tort, c’est le mieux qui ressort de 10000 ans de philosophie. Le reste ne sert qu’à alimenter le composteur du romantisme.

Le soleil se couche désormais derrière l’île voisine de la Gomera. Fini le rayon vert qui filait son coup de sabre laser dans l’océan de mes rétines. Signe qu’il est temps pour moi de reprendre la « route »: Un court chemin tracé par les hélices du ferry vers une autre île, une autre case où miser mes jours. Qu’y a-t’il de plus que le l’eau remuée dans un sillage pour que tellement il nous hypnotise? A quel destin la proue se cognera-t’elle? Les navires sont des machines à traverser les miroirs.

Tellement d’options de vie, de sources où se gorger d’insomnie. On est pris en stop par des beautés silencieuses, qui peut-être voudraient qu’on se déclare sur le tapis de sol. On reçoit en pleine nuit des messages en réponse à des bouteilles à la mer qui nous arrachent à la mollesse aux ongles sales d’un confort très caravanier. Le vent secoue les fruitiers de leurs balles de sucre parfumé. Les libellules repeintes au rouge à lèvres s’hélicoptèrent autour des craquements du manteau de feuilles sèches du grand palmier, imitant de minuscules colibris.

Encore de toits en toits, de toi en toi, encore et toujours à chercher sans savoir ce que je voudrais vraiment débusquer dans ce farfouillis. Encore une nuit pour essayer de recenser les astres, pour rebaptiser ceux qui me sourient, me défient, me défrisent. Encore des heures à brasser l’eau de long en large pour organiser mes réponses à la misérable logique toute petite bourgeoise de ce qu’il conviendrait de faire. »C’est en faisant n’importe quoi que l’on devient n’importe qui. » (Rémi Gaillard.)

Champs de dunes à la lisière du désastre des cimentiers et des invasions barbares. Petit sahara de poche, un autre cimetière des sabliers. Ci-gisent le temps perdu pour rien, les heures futiles qui tombent dans le silence raclé de vent, les minutes de trop, les excès d’expériences, les confessions sans réception, les restants de chrono que personne ne viendra jamais réclamer.

Echecs et maté uruguayien en suspend sur les rues piétonnes. Les yeux cernés tels des citadelles d’impressions, je prends le thé et le temps de tout remettre en doute. L’hésitation brûle les graisses. Si je m’affine, si je me taille un profil plus tranchant, peut-être pourrai-je ouvrir les viandes de l’avenir, voir ce que racontent ses entrailles. Les tentatives, les tentations, présupposent des désirs inassouvis. Et j’en suis farci comme une dinde de marrons-d’inde un peu poison.

Que resterait-il de nos quêtes sans le coup de fouet des envies? Plutôt que de m’encercler de ces possessions qui jamais ne suffisent, ces objets tout juste bons à mal s’empiler entre nous et nos horizons, ces appartenances et ces pieds de lit qui se cognent aux arpions de la liberté en petite tenue, je choisis d’accumuler les histoires, de me monter des barricades de souvenirs. J’ai percé les barriques du vin de l’âme, ouvert les robinets du rêve. Avec le frigo, les armoires, les bricoles, le four, la bagnole, j’ai levé des digues dans les mers les plus chaudes, je me suis fourré de partout dans les zones érogènes de la belle bleue, les rondeurs de la terre ont encore tellement de secrets pour moi. Mais j’ai trouvé les Canaries clitoridiennes entre les cuisses des continents, Las Palmas sur le point G(éostratégique) de la planète coquine comme je l’aime. Bien sûr je songe aussi aux antipodes (par derrière c’est pas mal aussi!) mais quand j’aurai compris ce que je cherche, je saurai que tout est ici.

« I want what I deserve. And what is it? The world, and everything in it  » (Je veux ce qui me revient. C’est à dire? Le monde, et tout ce qu’il contient.) Tony « scarface » Montana.

Las Palmas de Gran Canaria. España. Oct 2014

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