097 A la place du sommeil

Vanitas, vanitatum et omnia vanitas, ici c’est toujours le bon moment pour se payer une glace. Rien de nouveau sous le soleil, rien de nouveau sauf que tout change, que les secondes ne se ressemblent plus. Fausses jumelles traînées dans l’aventure, rebaptisées par les instants. Le temps fait de déflagrations, les explosions s’enchaînent sur le drôle de compteur des montres, calculateurs sans arrêt réinitialisés, la pétarade des heures qui posent leur kyrielle de questions, du genre que soumettent les enfants. Tous ces où? quand? comment? tous ces foutus pourquoi? ces à quoi bon? terribles que l’on ne sait plus où stocker, qui prennent la place de mon sommeil, qui blanchissent les trop courtes nuits de l’évasion, même si je sais que tant d’autres sont dérangés par le cliquetis de leurs chaînes…

L’indiscutable beauté d’un port justifie-t’elle que l’on y jette l’ancre? Je suis bien placé pour savoir qu’il est terriblement dur de s’embarquer pour le hasard, qu’il n’est pas de meilleure manière de larguer les amarres que de les trancher au sabre d’abordage. Elle fait envie l’évanescence tant que l’on ne sait pas ce qu’il en coûte. Les placements de solitude, l’économie pour moi tout seul. Je paie pour les peaux cassées, caressées. Je suis débiteur des pays qui m’ont vu me faufiler en douce. Voyager sans autre repaire que les jalons des jolies jambes. Ne jamais dire « à demain », toujours s’excuser d’être un exfiltré…

Canaries, repaire de pirates, comment faire d’un but une étape? Canaries où la terre paraît tanguer. Canaries de l’âge d’or et de la pierre taillée, pectoral d’obsidiennes tranchantes sur la poitrine opalescente de l’océan. Vivre en la capitale à la pointe d’une flèche du peuple Guanche. Aimer l’aridité et les fontaines, quelque-part entre le néolithique et les plateformes pétrolières; le squelette écœurant de ces tours-eiffel de forage, cathédrales diaboliques, minarets voyageurs qui en de profonds ailleurs vont chercher de quoi satisfaire notre soif insatiable de liqueur noire. Super-tankers des Danaïdes, civilisation combustible jusqu’à extinction de la race du déplacement.

Les supermarchés miraculeux multiplient les pains et les poissons. Le yoga devient une attraction, un spectacle ahurissant sur le croissant chaud des dunes. On remet tous les compteurs au rez-de-chaussée, au raz-de-marée, au niveau de la mer. A partir du rivage, tous les plans, toutes les édifications ne peuvent que prendre de la hauteur, ou s’enterrer à tout jamais…

On se déshabille en prétendant se mettre à nu, on se figure que de mimer la liberté peut nous permettre de l’atteindre. Encore une fois on ne fait que jouer. Le mythe de la caverne sur la coupole hideuse des parasols, spasmes nerveux des silhouettes. Et personne ne s’intéresse plus à nos ombres projetées. Les météores n’ont d’yeux que pour l’immensité, le mutisme exaspérant des astres fait siffler nos tympans, la bouilloire de nos crânes remplis d’eau entre en ébullition. L’oreille interne maltraitée par les tambours du travail tapageur nous voyons, bave aux lèvres, les étoiles agenouillées dans leur gerbe, le ciel au bout de son ivresse, la gueule de bois des profondeurs.

Le présent c’est le court instant suspendu dans la course vers n’importe quoi. C’est cet espace entre ce que l’on croit poursuivre et ce que l’on essaie de fuir. Le présent a le parfum des zigzags des hirondelles, les couleurs que l’on extrait du « rach 3 » de Rachmaninov. Présent des saveurs impossibles de l’enfance, du goût métallique des adieux. Les jours sont faits. Rien ne va plus sur le tapis impeccable des alizés. On se rappellera de l’homme comme d’un bâtisseur de barrières. Obsédé des obstacles.

Le vent balaie mollement les rues sans poussière. Non pas que ce soit sale, plutôt parce que c’est ça la consigne, qu’il faut bien s’occuper dans ces terres de ravins où la crise s’est incrustée comme la rouille dans une épée. Bruit de mes pas et quelque part le ron-ron d’un téléviseur. La Vega de San Mateo se réveille au bruit du courrier. Tejeda sur la route des sommets, apprêtée pour une noce sans amoureux. On est tous balèzes pour échanger des vœux mais qui oserait encore se marier?

Jamais à court de contradictions, je ne parviens plus à écrire autre chose que des devinettes. Je suis étouffé, saturé de particules interrogatives. Je m’envoie des énigmes avec le café du matin. Aubades sur la pointe des pieds, quand l’insomnie debout au bord du lit attend bras croisés mes réponses. Je mitraille depuis le balcon des sérénades au silencieux, je fais la cour aux épouses toujours un peu délaissées qui ne se doutent pas que je suis sérieux. « Este frances es el diablo » dit le patron de l’hôtel où je bosse dur à écluser les âmes-sœurs. On a tous besoin d’un plus malicieux que soit. A quoi pourraient bien s’occuper les anges s’ils n’avaient personne à montrer du doigt? Et puis le malin réalise en plein jour les fantasmes que tous se font tout bas.

Le destin marche sur les fleurs, le temps joue avec le zip de nos plaies. Si tout est vain qu’au moins cette vanité soit belle à se damner. Que notre intangibilité soit alourdie seulement de guirlandes et de couleurs. Puisse la mort nous apprendre à vivre. « ¡Que el fin del mundo nos pille bailando! » Que la fin du monde nous surprenne en pleine danse! Cette mort semée partout là où germe la vie: Le frère d’une amie meurt aujourd’hui et nous vivons pour le savoir, pour lui survivre. Amis défunts qui voyagez léger, vous nous confiez vos pesanteurs, que nos soupirs et nos prières point ne vous pèsent.

« Toda luna, todo año, todo día, todo viento camina y pasa. También toda sangre llega al lugar de su quietud. » (Toutes les lunes, toutes les années, tous les jours et tous les vents passent leur chemin et s’en vont. De même il n’est pas de sang qui ne finisse un jour par arriver au lieu de son repos. Chilam balam, el libro del adivino de las cosas ocultas.)

Exister intensément: c’est à mon sens un pléonasme. L’espoir sous chaque pierre attend patiemment d’être mis à découvert. Un losange de lumière entame sa traversée de l’écritoire. Un folio de soleil où mon histoire reste à écrire. Je gribouillerai un jour vite-fait ma biographie sommaire sur un cerf-volant sans ficelle. Et que l’éditeur de mes bavardages soit le ressac indifférent.

La nuit sent le brûlé. C’est l’heure du thé de Kirilov, quand les démons tordent la balance vers le sommeil de l’injuste. Lutte canarienne sur le sable brûlant de l’insomnie. Sous les yeux le bagage des jours fiêvreux. Rien ne ressort ni rebondit, tout est bêtement plaqué au sol. Déjections du destin. Des bulles de savon noir comme autant de zéro dans mes comptes à dormir debout. Veiller couché sur la planche à clous de l’incertitude. Envie de tout rater, de faire la nique aux grands projets et s’en tenir aux imprévus, au provisoire. Œuvrer à être un moins que rien, plus léger qu’un message, un poème anonyme, une légende digitale, un poison pour dilater les pupilles.

Dans la nuit tiède Las Palmas prend toute sa tridimension. Il n’y a que la pratique assidue pour apprendre à jouer sur son échiquier de terrasses. Ne pas se perdre, ou tout faire pour ne pas se retrouver, le long de la route des tapas, se dévisser l’axis et l’atlas pour recenser les bombasses, panthères et autres avions de chasse. Je profite et sans me presser, je goûte aux leçons de Gran Canarias comme qui est convaincu de redoubler son année. Que je voyage encore ou pas je reviendrai vers ce côté tout fait de côtes écorchées, ces laves griffues comme des serres conçues pour ne pas te laisser échapper.

Nuit d’halloween, mes démons sont invités à prendre l’air. On croirait que la nuit est ensoleillée tant elle est douce. Les petits enfants courent dans leur déguisement de zombies. Quand on grandit on n’a même plus besoin de se maquiller pour faire peur. Si je veux faire frémir je n’ai qu’à dire mes vérités. Je vole lundi vers une réacclimatation dans Barcelone, puis une dose bien méritée de famille et d’amis, je doute fort de pouvoir me reposer, j’ai tant à faire et à décider. Ensuite, personne ne sait, mais on m’attend déjà dans l’archipel, et je compte bien passer encore la Noël loin des cheminées. Le destin facétieux me réservait de tomber amoureux d’une cité, drôle de surprise pour un grand malade du mouvement et des voyages…

Il m’est doux de naufrager dans cette mer. »E il naufragar m’è dolce in questo mare » (Leopardi)

Las Palmas de Gran Canaria. España. Nov 2014

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