098 Architecte de ses intérieur

Les vagues s’étirent vers le ciel dédaigneux, essaient d’attraper le pompon du jour qui caroussèle à nous dévisser le cortex. Les petits vieux tournent le dos à la cathédrale et prient longtemps face à la mer. Combien de noyés remués, combien de souvenir essorés sur la digue? Les embruns, milles petits bisous qui ressemblent mieux que rien à des morsures.

Flanqué dans le palanquin des jours sans présage, éxalté par la vie des uns quand les tiens sont à d’autres et ne valent pas deux tu l’auras. Je nage entre deux eaux, je fais des longueurs entre Charybde et Scylla, tels des noms de femmes dangereuses, de veuves noires épilées, toilées de tule, ces venimeuses qui engourdissent ta vue et tes envies et t’entortillent dans le pas de leurs vices sans fin. Ces femmes que l’on te dit « fatales » pour te faire avaler l’un des plus terribles mensonges qui soit, qui serait que la laideur et l’ennui te rendraient immortel…conneries! Moi la beauté fatale, je n’ai pas encore trouvé de meilleure raison de vivre.

Le jeu de dupes du raisonnable voudrait nous faire glorifier la morosité, gober les glaires de la routine et l’étiqueter « grande gastronomie ». On a « enduit » en erreur les nomades d’une pommade satisfaisante, on s’est fait lubrifier avec une crème anal-gésique, les jambes fichées dans un mortier juste assez élastique pour nous laisser jouir d’une liberté au double-décimètre.

Confondre le contemplatif avec un paresseux c’est ne pas réaliser ce qu’il faut de force à la statue pour s’arracher seule de son socle. Chercher de partout la beauté, entrer en poésie, se retrouver partout dans le maquis, voyager en la résistance. Personne ne compte sur les artistes mais les œuvres d’art ne cessent pas d’émouvoir et de générer des bousculades. Les rêveurs qui travaillent au salaire minimum que voudra bien verser l’aumône, qui se soucie de leur fatigue, des crampes de doigts ou d’estomac? Là où l’enfant fait « oublier » les douleurs de l’enfantement, la créature artistique les ravive. Travail ingrat du tourneur-fraiseur de grands rêves, du souffleur de vers en fusion qui s’époumone pour écarter les nuées grises des phrases vulgaires. Pauvre musicien façonneur de galaxies que l’on qualifie de « divertissant ».

Marcheur éclopé qui équilibre le monde toujours au bord de basculer. Voyageur qui redistribue les désirs, qui partage les soupirs avec l’immensité pour ne pas la laisser seule dans son coin, qui se bouge parce qu’il en faut un. Parce que sans les aventuriers il n’y aurait plus que des ascenseurs, des aires d’autoroute et des escalators, parce que sans les routards délicieusement déjantés les aéroports ne serviraient qu’aux businessmen et Barcelone serait entièrement rendue au tourisme de masse ou aux « sales gosses » du programme erasmus.

Pour lutter contre l’obscurantisme il ne s’agit pas simplement d’allumer des lampions, de faire ses études au soleil ou de se tripoter l’interrupteur. L’illusionniste dans sa bulle de savon, le jongleur aux grenades, le vagabondissant, celui qui fait le choix douloureux de donner priorité aux impressions se doit d’être inventeur des forces luminescentes, créateur et phosphorescent. Ver luisant de sa propre combustion, il doit s’alimenter d’étincelles et de magnésium, être un falot dans la tempête, se frotter de tout son long à la crasse pour faire reluire la décadence. Il se doit de penser à la petite église de l’avenida de Mallorca, délaissée à deux blocs de la Sagrada Familia.

La sainte-famille… Basilique alitée, toute vêtue de plastiques hospitaliers sur lesquels rebondissent les flashes. Squelette armé des broches des échafaudages, tenu debout par la béquille des grues, usé par le délire et l’espérance. Chantier aux progressions moyenâgeuses qui déçoit forcément les attentes malgré tout patientes des retraités japonnais. Gaudi est mort sans voir son chef-d’œuvre achevé et on se demande bien si quelqu’un le verra jamais. (Et si ce ne serait pas notre destin à tous: n’avons-nous pas tous une espèce de projet de cathédrale dont nous savons très bien qu’il n’aboutira jamais?) Je vais me lancer dans l’exercice amusant de la prophétie: « l’ultime jour de chantier de la grande basilique de Barcelone coïncidera avec le jugement dernier. » Moi j’espère qu’il fera grand beau, que je siesterai à la plage, que je serai foutu d’ici-là de me tenir dix secondes en poirier et d’aligner la montée de « take five » sans me planter. Que la fin du monde me surprenne en train de barboter, qu’un missile ou un météore mette à bouillir la mer où marinent mes viandes.

Barcelone obsédée voudrait se sortir du bourbier où s’enfonce lentement l’Europe en s’agrippant aux cordages d’apparat de son exception culturelle. Les fenêtres tirent la langue de leur drapeau. Comme chaque fois que l’on évoque la liberté on le fait en donnant des commandements arbitraires, en imposant des décrets, en réduisant les choix à peau de chagrin. Mais « la paix avec un bâton dans la main, ça s’appelle la guerre… » (proverbe portugais) Ces promesses merveilleuses qu’on fait rentrer en force, le gros marteau des arguments, toutes ces vérités-vraies matraquées à coups de slogans lourdingues, l’affichage déchaîné, asséné au pinceau à colle, les auto-collants plein le crâne, la mitrailleuse à conviction qui ne sait plus où donner du canon. Oh! Je ne prétends pas être de ceux qui savent: Au pays des cyclopes, les borgnes sont aveugles, hahaha! Dans un bistrot: »El que vinó a este mundo y no ha tomado vino, entonces, ¿a qué coño vinó? » (Qui vint en ce monde sans goûter au vin, bordel, que vint-il faire ici?)

Barcelona. España. Dec 2014

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