099 Chaussé d’incertitude

Comme il se presse de revenir celui qui sitôt rendu s’enquiert des meilleurs moyens de repartir. Comme il te serre fort dans ses bras déjà tendus vers d’autres draps! Comment dire d’où l’on vient quand on cavale sur une boule? Je suis des berges plantées de suites mathématiques. Je longe les chemins de halage comme un remorqueur attelé de grandes barges de boue. Les idées sont indemnes dans la coquille de nos certitudes anti-choc. Le percuteur n’aura pas rencontré l’amorce d’une rénovation. Le monde est ainsi transi, insecte et vampire paralysé en sa résine, beau comme un miel fossilisé. Au risque de l’insuccès, au danger de l’acte manqué, on a préféré une statuaire raisonnable, une sculpture élevée à la réussite des autres pour que tout le monde en profite sans se mouiller. Moins retournés que le compost, coffrés par le manque de fric, nous perdons notre temps dans des magasines qui nous disent à quel point certains « savent y faire » pour se confire dans le plaisir.

Les noms de lieux tels des lésions anciennes. Les membres fantômes du passé que la plus simple évocation fait ressurgir, presque aussi douloureux qu’au dernier jour. Et le souvenir de l’amputation te serre les dents sur la ceinture. L’étau des sentiments qui voudraient maintenir le vide pour le retravailler avec le ciseau à pierre de la mémoire sélective. Mais le passé est invincible. Nos amours sont inopérables. Certains clous laissent des stigmates qu’aucun maquillage ne saurait retoucher. (Je revois sur le grand écran du ciel gris les infirmières qui surveillaient ta prise d’antidépresseurs…)

Dans souffrance il y a « France ». Retour fracassant, fracturant, retour de bâton de pèlerin dans les dents, le boomerang des guillemets, la parenthèse qui n’arrête plus de suppurer. Reprendre pied sur un sol si blessant d’être aussi stable. La pluie dénuée de pitié colle à terre nos envolées cotonneuses, éteint toute idée de flammèche. Les gouttes énormes tapent sur l’étang de pacotille des auréoles glaciales, des nénuphars frigorifiques.

La France comme le quignon d’une vieille brioche qui n’aurait plus que le goût de sa prétention. Les moisissures qui seraient fascinantes si elles n’étaient pas fascisantes et qu’on ne marchait pas en plein dedans. La mayonnaise des traditions montée à l’huile de vidange. Il y a des étrons derrière tous les rideaux, on ne sait plus quoi inventer pour inspirer la peur des autres. C’est sûr qu’à force de passer leurs précieuses minutes à chercher à tout prix une trace de « marirouana » sur mon sac de voyage ils ont fini par laisser passer tous les véritables salops. C’est tellement plus capital de faire chier les gens différents, de fouiller les dangereux « philosophes » en route vers autre chose que la régularité faiseuse de furieux. Deux mille ans de police secrète et ils ne savent toujours pas reconnaître les gens vraiment dangereux. Ce serait presque à croire que c’est un fait exprès… mais ça aussi c’est de la rébellion en graine, de la mauvaise herbe d’idéaliste. Fouillez encore! Qui sait si ce soit-disant saxophone ne serait pas un tromblon de brigand?

Ah! La France qui tant trôna au sommet de sa gloire qu’elle en a des escarres au cul. Et l’isolationnisme comme un genre d’auto-mise en quarantaine. Les nazillons radottent et l’histoire, rayée, se répète, et si je suis bien certain d’une chose c’est de ne pas vouloir en être… Et l’on en est encore arrivé là, et on va encore faire comme si on ne savait pas, que si on avait su, que c’est la der des der, qu’on ne nous y reprendra pas, et y’aura les raisons de merde, la faute à pas de chance, les excuses à trois sous, et les ressauts du corps républicain, les collabos bien comme il faut, les étoiles jaunes sur les réseaux sociaux, les listings du mariage homo, le fichage des smartphones et les innocentes vidéos…pffff Après ça on aura bien mérité un nouveau siècle des lumières, mais du genre flash thegrmonucléaire…

Mais y’a Noël et les cargos de dindes, et les wagons plombés de victuailles. La plénitude à l’entonnoir et la volupté qui ronfle en arrière pour pas que les idées viennent à trop pousser sur le foie. L’important c’est la rose. L’important c’est le vase. Le précieux napperon dessous et sous les quelques millimètres de précieux napperon la nappe pour protéger des tâches qu’il ne faut surtout pas tacher et la table à dix places où l’on serre des coudes à l’absence et aussi le carrelage et les joints de dilatation et la chape de béton qui donne toute sa raison d’être à ce premier étage et l’escalier sans qui rien ne serait possible et l’important c’est les commodités et l’important c’est le parking et l’important c’est le portail et la rue la mairie les bretelles d’accès qui retiennent le futal de nos excès l’important c’est le débit d’airbus et de boeing au mètre carré c’est l’aéroplane qui te lève à l’arrachée et te jette à bras cassé en transpirant son kérosène sous ses aisselles de zinc… Mais qu’il atterrisse en douceur ou se crash dans la sierra nevada cela, finalement, cela n’importe pas, ce serait l’occas’ de vendre des couronnes de roses et de dire combien elles sont importantes…

La méditerranée de toi toute entière parfumée, la mer qui tend l’écume, qui empile vague sur vague pour satisfaire son éternelle curiosité, pour essayer de voir d’où vient le bruit de tant et tant de baisers ardents. Tout le pays tient dans tes bras. Une telle ribambelle de nuits et pas une seule passée avec toi… L’amant paie dans une autre monnaie un tout autre genre de fruit.

Je me chauffe en incinérant mes carnets de voyage. Les tropiques passées à la cheminée pour que me serve enfin la poésie. Marche au rythme du déclencheur. La mémoire photographique ne sait plus que stocker, où ranger les images sensationnelles, les clichés insensés. Chante en canon, chante en fumée, fais tout péter. Chante un couplet de projectiles et tes refrains soufrés. Ecrie-toi tel un réacteur, chante en fusée, torpille intercontinentale, ose te lancer comme un missile. Prends tes départs dans un baril de poudre, bats le briquet pour mieux me voir dans le grisou.

Les idées noires diluées dans le ciel bleu prennent un gris métallique. Les idées noires chromées par les promesses d’un jour de lutte sont essorées par le mistral. Chaussé d’incertitude, rivalisant avec les yeuses pour rester toujours vert, je tends le majeur à l’hiver, contre-nature pour ne pas décliner avec le jour. Je sais des repaires piratés où les tambours ont des voix d’enfant, où les chaises grincent comme le pont d’un bon vieux rafiot. Je sais de ces mixités qui secouent la France, des baklavas surnageant dans le beaujolais. Il y a des ports dans Paris dont les anneaux brillent mieux que des alliances. Sanglé sur la chaise éclectique, à moissonner de grands arpents de jour parce que cueillir fleur après fleur c’est bon pour ceux qui se croient immortels, je reçois tous les honneurs comme un imposteur.

Affronter les silences sans armée, sans armure, digérer toutes les énergies pour se convertir en toupie. Parler de soi en s’inspirant de la balistique. Avoir recours aux nombres pour trouver quelque-chose d’entier. Plaqué aux clefs du sol, ne pas avoir un dièse en poche et piocher son destin dans une suite de zéros et de Huns. Politique de la terre huilée pour glisser sur son arrière-train ou bien sauter dans le premier qui passe. Passer son tour, aller en prison, s’asseoir sur les vingt-mille dolars, et s’en revenir à la case des grands départs. Avoir le monopole de ses entrailles et poser partout ses hôtels, tirer la chance, choisir des cartes et botter le cul de son pion. Sortir du cadre, décider que le monde est rond et que les grands départs ont tendance à commencer de partout, tout le temps.

« Finit le temps des phrases, la vérité c’est l’homme humilié, l’homme qui ne compte pas. La vérité c’est la faim, la servitude, la peur, la merde, comme aux pires époques. On n’en est pas sorti, des pires époques. Elle est jolie, leur Europe… » (Georges Hivernaux)

Montpellier. France. Dec 2014

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.