010 En latin des mangroves

J’ai sillonné Kuala Lumpur un jour de plus pour cause de bus surbookés par je ne sais quelle fête musulmane. Visite des grottes de Batu après une ventrée de mangoustans (qui ne sont pas des bébés mangoustes) et de ramboutans (pas rebutants du tout). Etonnamment les fruits sont chers ici, par rapport à un repas complet s’entend.

Après des banlieues un peu sordides aux remblais plantés de bananiers et de manguiers pour sucrer un peu le quotidien, la ville se termine (enfin) contre des falaises trouées de grottes immenses, sortes de cathédrales naturelles équipées de grands escaliers où les hindous vénèrent leurs divinités exilées. Le beau Ganesha tant aimé, Anouman avec son air toujours assez méchant. Et Murga, dont je ne sais à vrai dire pas grand-chose sinon que sa statue est encore du genre « plus-grande-du-monde ».

C’est bourré de boutiques, de snacks, de poubelles débordantes de noix de coco éclatées, mais cela fait partie du charme des lieux. La litanie d’une prière me prépare à l’ascension entre ces maffiosi de macaques, les gringos obèses qui soufflent comme des lamantins lamentables en tétant leur canette de coca, et des japonais qui se prennent en photo à chacune des 280 marches. Au milieu il y a quand même de véritables pèlerins. C’est dans ces escaliers, que la grotte vomit comme une cascade pétrifiée, que tous les ans les plus fanatiques, les plus inspirés ou les plus à pardonner viennent se perforer la langue et se transpercer les joues en brochettes de repentir. J’ai vu des photos qui donnent une idée du cyclone humain qui se déplace ici en ces moments d’euphorie collective…impressionnant.

Je suis horrifié par les touristes qui se laissent recouvrir de pigeons, haïssables et néanmoins capables d’accéder au plus haut des falaises de calcaire sans toucher une seule marche. A cent mètres au-dessus de nos têtes de mécréants s’ouvrent des puits de lumière dans lesquels se retient de couler la jungle. Les longues stalactites s’appuient comme des membres malades, la vie grouillante de mousses et de fougères se cramponne au bout du nez des concrétions et sur les parois comme faites de bougie fondue.

Les micro-temples ressemblent à des boutiques où l’on vendrait des rémissions. Je trouve déplacés ces touristes essoufflés par le poids de leur barda photographique qui se font poser un bindi entre les yeux par le prêtre des lieux en oubliant de lâcher la plus petite aumône, mais bon, je suis emmerdant avec mon savoir-vivre et mon respect des autres. Et puis les premiers à déconner sont de leur propre communauté. Les hindous sont très forts, en dépit des reproductions de statues kitschissîmes, de la sono pourrave, de l’entretien déplorable des lieux ou du bordel ambiant des vendeurs, ils sont forts disais-je pour donner malgré tout à tout ça une ambiance très mystique. Le polythéisme fascine et autorise d’agréables exubérances stylistiques.

Certaines femmes sont tellement belles qu’elles te rendent misérable.

J’ai cru que je ne quitterais jamais KL, dans le sempiternel et semble-t’il universel chaos des gares routières où l’on court de guitounes en guitounes demander s’ils n’auraient pas par hasard un trajet intéressant vu qu’aucune compagnie ne voit l’utilité d’afficher ses parcours sur un bout de carton. Ca me rassure de voir que les locaux sont au moins aussi paumés que moi. Le bus pour Kuantan est d’un rare confort. Heureusement parce que le chauffeur le pousse au maximum, jusqu’à le faire pencher dans les virages. On entend grincer la structure soumise à rude épreuve; s’ils ne les avaient pas coupées, je mettrais même volontiers la ceinture…

On monte dans la jungle tranchée par l’autoroute jusqu’aux plateaux couverts de fruitiers, de palmiers à huile, entre les troncs scarifiés des hévéas, donneurs de sang caoutchouteux. La route est longue et semée d’embûches. Le troisième car pour rejoindre le minuscule village de Cherating a fait fumer deux fois le radiateur dans les côtes. On rigole pour pas râler dans la vapeur qui nous réchauffe encore un peu plus. Une dizaine de bouteilles d’eau et c’est reparti. L’air de l’océan se fait sentir. Cherating, enfin, on dirait qu’on a exhaussé les souhaits que je formulais dans la fournaise de la capitale. Enfin du calme et des oiseaux. Maznah, la mama de l’auberge, me tend les bras et n’arrête pas de m’offrir du riz, des gâteaux, du poisson, des beignets de banane. Elle doit me trouver tout maigre.

J’ai les clefs d’un micro chalet posé au coin de la mangrove, où la moustiquaire occupe l’essentiel de la place. Et mieux vaut ça qu’une télé! Les petits vampires bourrés de bactéries dangereuses ne perdent pas une occasion de te défoncer. Je promène mon drap-paréo entre les crabes qui bavent et les geckos qui claquent la langue. Même si ce n’est pas une carte postale, même si la mer est forte et pimentée aux méduses, il règne ici une vibration particulièrement bonne. Beaucoup de voyageurs sont ici depuis des mois à ne rien faire de vraiment constructif, et c’est ça qui est bon! La langueur tropicale s’insinue déjà dans mes articulations.

A la fois tellement beau et triste: Je reconnais agrippée au tronc d’un palmier une épiphyte qui signifie beaucoup pour moi. Ma mère n’avait pas énorme de sous pour l’anniversaire de mes 18 ans, elle m’avait offert cette plante, gênée de ne pouvoir faire « mieux ». Et bien tu vois maman, c’était un cadeau merveilleux, encore marquant plus de quinze ans après. Puisses-tu me savoir où je suis, sentir ce que je ressens… Montagnes russes émotionnelles, avec deux « ailes » pour ceux et celles qui ne souhaitent pas redescendre…

Scio vitam esse brevem: je sais que la vie est courte. Alors je me console, comme j’en ai l’habitude, et je reprends le rodéo, sans craindre les secousses. Mama Maznah m’a vu passer les yeux rougis, elle ne va pas tarder à me nourrir pour conjurer le sort… De gros lézards glissent sur les tôles. Le soleil plombe les coupoles en oignon des mosquées. Demain je prends la route vers le nord et les îles pour essayer d’arriver avant la mousson. Je n’oublie pas qu’en France se profile le visage glaçant de novembre. Je fais mon possible pour orienter vers vous le ventilateur qui brasse l’air bouillant de l’équateur.  Même les plus âpres voyageurs envient la modestie de mon bagage.

Toujours tenter, Jamais faiblir. Tout transporter sans s’alourdir. Voyager à la verticale et s’en craquer les cervicales. Tendre aux limites, chercher la sève, croire au partage, aux jours de trêve, s’alléger à s’en dévêtir, toujours tenter, jamais faiblir. Que les abris ne se changent pas en enclos, qu’un jour au moins ressurgisse en splendeur, ma liberté nue.

Les éclairs zèbrent le ciel gris acier. Les jeunes font du rodéo dans leurs voitures de rallye.  Les turbos aspirent en sifflant le vent de la mousson. Les macaques font la queue sur les fils électriques. Les dérapages ajoutent aux cumulus de tempête des nuages de pneu grillés. Une coco tombe sur le toit du cyber-café, signe qu’il est temps de rendre les armes et de prêter mes yeux à un aveugle.

« Omnia mea mecuma porto » (Je porte sur moi tout ce que je possède. Cicéron)

Cherating, Malaisie. Oct 2013

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