100 Fouille aux corps

Je me dois d’écrire à voix haute ce que d’aucuns tout bas gribouillent, transformer en en-tête entêtants les petites lignes du contrat que l’on signe avec le sang de son cordon. Je veux répondre aux appels d’air, mettre les portes à mon service. Je veux suer par tous les ports, foutre mes rêves sur le trottoir. J’ai ma boussole à sentiments, je tends le nord aux plus offrants. La bourse ou la vie? Je choisis la vie et le vacarme qui va avec. La vie avec le i de galipettes, celle où les sorcières sont jolies. La vie qui mène et qui te suit, celle qui gonfle les voiles, celle qui se conduit sans permis, qu’on se repasse au ralenti. Et j’entends marmonner qu’il me faudrait « passer le cap » et me rencogner sans mot dire. Mais dire que c’est un cap quand je circule en de calcinées péninsules, quand partout des rois bien réels tendent une oreille patiente et un lit secourable à mes utopies palpitantes.

Le ciel où s’étirent de gros ours blancs, leurs pattes rosées d’avoir tant fouissé les framboisiers de la haute-atmosphère. Je surfe sur le souffle consécutif à l’explosion, ce vent qui naît des flammes, préliminaire de mes déconfitures. Grand messager de la reconstruction, de mes « rebâtir à partir de rien », cet édifice sans fondations qui pèse et plie sur ses rotules bientôt quarantenaires. Et les déconvenues que l’on voudrait voir dégager, et les fibromes qu’il faut longuement mâchonner, et les dés-astres qui dépunaisent nos cieux de leurs plus belles étoiles, qui laissent la voûte en carte perforée, diseuse de musique engouffrée dans l’orgue à manivelle de nos courtes années.

Années-lumière, années-ténèbres, années de noir fendues d’éclairs. Ce qu’il en coûte pour un semblant de liberté! La tôle froissée, les yeux défaits, boîte à trésors accidentée. Léger à la manière d’un grand sac de brisures. Accroupis nu entre six murs. Le blanc des bourre-pifs psychiatriques et des tablettes d’analgésiques, le blanc sous le ventre des lionnes, le blanc de ces replis de peau que le soleil n’atteint jamais, l’immaculé où se conçoivent les hystéries, le blanc de ces cahiers jamais remplis comme on voudrait.

Puisque l’on peut trouver refuge entre les nœuds d’un bambou biseauté. Puisque serrer les dents permet de produire plus qu’un grincement, je pose mes lèvres et loge le flux de mes soupirs entre les anches les mieux affinées, je me ventile en de longues gammes tâtonniques, ragas peinturlurés sur les vents dominants. Je me tiens droit entre les basses-pressions, tellement incompris que se raconter transforme un peu tout en histoire de faussaire, que tout à tendance à surprendre. Toujours à portée de sentiments, tellement près de moi que tu peux lire sur mon épaule les vers que je compose sur ton absence, avec des formules accessibles à ces moins de douze ans que nous sommes tous. Ces encoches dans la chair, ces longues plaies dans l’espoir. Ces ouvertures qu’auront fendu mes jolies meurtrières. Ces amours assassines auxquelles j’aurai consacré mes petits bonheurs et dédié mes morceaux de chance. Déchirures dans la tour du corps qui crèvent des points de vue sur des plaines incendiées ou reverdissantes. Cupidons abattus à l’arbalète, les répliques à la poix brûlante, les alphabets catapultés, le bélier des lettres d’adieu.

Si tu pesais juste un peu moins de vingt-trois kilos je pourrais te caser dans mes valises. Je pourrais te confier mes lames et mes flacons. Je t’enregistrerais en soute au risque de te perdre en mes correspondances. Habillée des quelques résilles d’un code-barre pour mieux retrasser ton parcours, étiquetée au nom des tiens et de trois lettres pour évoquer ta destinée, cadenassée jusqu’à destination pour ne pas te trouver ouverte et dégrafée sur le long tapis à bagages. Si tu étais inerte et sans vie tu ne passerais pas tant de quarantaines à m’attendre. Il est vrai que je vais si vite que mieux vaut suivre une illusion, que je vole plus souvent qu’en rêves, que l’on parirait que je fuis puisque je n’ai personne à suivre. Qui suivre, bein… j’avais bien une idée, j’en ai même eu des tas, mais de mes théories à cette putain de réalité… Je suis un expert en histoires foireuses, fameux de par le monde pour mes conquêtes incompatibles. Je trouverais ça amusant si ça arrivait à un autre…

J’ai pris rendez-vous pour me jeter d’un avion. Pour cette fois j’aurai un parachute! 4000m, un bon endroit pour hurler ma race et porter mes plaintes au plus près des cieux. ¡Me cago en dios! J’essaierai d’être plus clair quant à mes attentes…

Ras le bol de mes amours impossibles, des amours qui se meurent, des amours qui se tuent, des amours qui s’enfuient, qui voudraient traverser les murs. Ras le bol de ces amours prises aux autres, des cœurs de coffre-fort, des cœurs cambriolés, des beautés derrière leurs barreaux. Marre de ces amours renversées, des corps incandescents, des seaux d’eau sur les sentiments. Marre de ces maux indélébiles, des quelques mots qui effacent tout, des corps qui ne te laissent rien sous la dent. Marre de ces magiciennes qui font tout disparaître, de ces moments qui font semblant d’en être. Plein le cul d’être invité à quitter les lieux, de courser des corps migrateurs, marre de ces aventures seulement bonnes à remplir des mémoires et à retourner les tiroirs. Ras la crête de ces cœurs qui boitent de leurs arythmies orgiaques.

Marre d’avoir tant étudié pour terminer lanceur de couteaux. Marre des atomes crochus tout juste bons à entrer en fusion, de constater que l’école de la vie ne sait que nous faire cascadeurs. Fatigué des moitiés auxquelles rien ne s’emboîte, d’être toujours en train de resculpter l’espoir. Marre des contours que rien n’embrasse et de ces pièces qui ne sont jamais bien en face. Marre des passions qui glissent entre les doigts, des avenirs sans lendemain. Fatigué qu’il y ait un temps pour tout et qu’il n’en reste rien pour moi, de me nourrir de reliquats, de picorer les miettes, que mon exception soit la règle, d’avoir plus d’ergot que de seigle. Marre des amours cadenassées, de ne jamais trouver mes clefs, d’être menotté même ici. Marre des surfaces à encoller qu’on prépare pourtant comme c’est indiqué et qui ne collent pas plus d’une heure. Marre de ces au revoir qui n’osent jamais dire à jamais… ahhhh! le poème, comme l’histoire, est sans fin…

Alors mieux vaut raconter que la semaine dernière fleurissaient les amandiers dans les hauteurs. Renouveau ou répétition? A voir si refleurit l’espoir avec tout autant de jolie fragilité. Des pétales doux sur les vieilles branches. Aurais-je dû en ajouter à mon tout dernier tatouage? La peau lézardée d’arbres morts, je me déploie dans tous les sens, sans perdre de vue que

« Les maux sont moins néfastes au bonheur que l’ennui. » (Leopardi)

Las palmas de Gran Canarias. España. Janv 2015

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