101 Debout dans les carrés magiques

Demain colle son nez à la vitre, le futur me fait des grimaces, gonfle ses joues comme pour cracher, dessine des mandalas grossiers dans la buée que produit son museau brûlant. J’ai tellement de choix à faire que ne pas réagir ressemble encore à la meilleure des décisions. Ne pas cesser de se remettre en cause, mais sans bouger, pour ne pas réveiller la meute des conséquences. Je fais le mort une fois de plus, pour perturber cette routine aux aguets dont je ne veux en aucun cas. J’ai tellement nagé, je me suis tant laissé dériver que je ne peux que ressembler à un morceau de bois flotté. Déraciné par le courant. Echoué sur la plage. Mis à nu et parfaitement invraisemblable ainsi. Lissé jusqu’à la corde par le ressac. Je fais un poker-menteur contre les possibles, je mets en scène mes devenir et surjoue mes actes manqués.

Aujourd’hui Ana se fait encore plus belle pour un autre, Florinda improvise un ballet blessant sur nos indécisions et, plus que jamais aujourd’hui, « Sarah » ressemble beaucoup à « Sorry ». Aujourd’hui j’ai surtout envie d’écrire que je ne comprends rien à rien. J’ai envie de gueuler « au feu » pour secouer la foule, pour qu’on réagisse quelque-part en dépit de la somme incommensurable de détresses environnantes, envie de crier que la vie sent le brûlé, que le ciel est bleu comme une ecchymose. J’ai aussi très très envie de prendre le « laisser-aller » au pied de la lettre. Mais… au pied de la lettre, à la fin des courriers, si invitants et enflammés soient-ils, il y aura toujours suffisamment d’espace pour inclure des adieux. Plus le papier est petit, plus les adieux sont apparents.

Les au revoir se font remarquer, clignotent en rouge à côté des baisers. In cauda venenum, « dans la queue le venin », ne jamais se dire « à demain ». Nous mettons nos « qui sait? » à toutes les sauces. Tous les dégoûts sont dans notre nature et m’environnent tels de mauvaises fréquentations. Mes démons trichent sans se gêner, mes dragons se montrent en plein jour, et c’est la foule qui croit rêver, et c’est la mer qui me regarde fixement et qui ne trouve rien d’original à écrire à mon sujet, et c’est au jour de se cacher, de planquer ses difformités sous la couverture de nuages.

Je me suis couvert de peintures de guerre indélébiles parce que je n’ai jamais cru en la paix. Parce que, où que je sois passé, je n’ai jamais trouvé d’autre chemin que celui du guerrier. Parce que partout je manque d’humus et de temps pour enterrer le tomahawk. Parce que les raisons de lutter ne manqueront jamais. On en a même inventé les sacs de frappe ou autres machines à ramer. ¡Comme s’il n’y avait pas déjà assez de pifs à défoncer ou de galères à déplacer!

J’avais prévenu qu’aujourd’hui je ne comprends rien. Ou que je comprends trop. Ou que je prétends ne rien comprendre. Ou, et c’est encore ce qui m’effraie et qui me conforte le plus: qu’il n’y a strictement rien à comprendre. Aujourd’hui j’ai la drôle de sensation qu’en définitive tout cela revient au même. Un peu comme si converser ou écrire des heures durant ne servait strictement à rien.

Quand je ne sais plus où j’en suis, ma technique à moi, c’est d’en revenir aux fondamentaux, de m’en tenir au basique. Où et avec qui est-ce que je me sens bien? Comment aller vers le mieux en dépit de tout ce qui te pousse à revers? Ce n’est jamais un gage de réussite ou de succès. Ça permet pour le moins de se recentrer sur les bases, même en état de délitement avancé. Savoir reconnaître ce qui te rend braque, repérer les infiltrations sournoises, appuyer sur ses points de compression. Une médication de première urgence. Il en faut de la force pour se souvenir de la simplicité; mais plus on s’en rapproche, et plus les gens te considèrent exigent et compliqué. S’il y a un ingrédient qui ne fait pas défaut à cette terre c’est bien l’absurdité…

Je n’ai pas la prétention de penser que mes dires sont recommandables. Plus qu’aucun autre j’ai grand besoin d’autodafés, d’immolations, de camisoles. Il y a des idées qui ne devraient jamais sortir sans leur muselière. ¡Putain! mais où est donc la censure quand on a besoin d’elle? L’inquisition a laissé filer des tas de sorcières, et les envoûtements, ça me connaît. J’en ai dégluti des yeux de crapaud et des potions amères. J’en sais long sur ces philtres d’amour qui ne laissent pratiquement rien passer. J’en ai réchauffé des mixtures magiques au micro-ondes, j’en ai scribouillé plus que de raison des abracadabras manipulateurs.

Pantin de toutes et cependant maestro ventriloque, je fais dire au saxo ce que je ne saurais chanter. Mon monde se remplit de poupées muettes avec la découpe effrayante de leur odieux petit menton articulé. Forgeur de sortilèges, je cloue des fers brûlants dans les pieds de ma dignité pour qu’elle tienne encore un bout de la route.

Ça n’est pas très éco-responsable, mais bon: le sort en est jeté… lancé en l’air comme s’il ne devait jamais retrouver le sol. Mais quand le sort est jeté il retombe; pareil pour ces dés stupides qui tourbillonnent toujours sous la table, les billes de loto ou de roulette qu’on voudrait pouvoir arrêter avec les mains, les plans à deux balles dans le barillet, et ces pile-ou-face qui ne satisfont jamais personne, les cibles que l’on devrait cesser de poser pile en face puisque l’on vise toujours à côté, les rafales que l’on tire vers les dieux du ciel pour célébrer une tuerie très réussie, le riz des noces qui leur ressemble, la farine et les confetti, tous les excès propitiatoires, les os du griot et les restes de gigot. Tout cela retombe et se mêle, et s’amoncelle sans que l’on puisse démêler un rien de début de déduction logique. On n’en est même plus là d’ailleurs… Pour peu que la vie daigne nous répondre on saurait se contenter seulement d’un message illogique… Face contre terre ou le nez dans le rubicon, on se nourrit de ce qui vient, on succionne encore un peu plus de ce monde exsangue puis le ventre rempli on se relève, et l’on se réinvente, et l’on se réécrit, on avance en se promettant que l’on sait pertinemment ce que l’on fait.

Georgia passe de longues journées dans ma tête mais ne froissera pas mes draps. Sa superbe sœur Aphroditi ne va jamais sans son sablier et ses excuses en grec ancien. Alors Dionysos, la divinité des mauvaises excuses, remplit ma clepsydre de sa soupe de sarments. Hermès trismégiste, le « trois fois grand », a malgré tout l’air tout petit recroquevillé sur la panse et dans le bas-côté.

Je n’entrave rien ou pas bésèf, mais je ne crois pas être le seul dans ce cas. Seulement je suis de ceux-là qui n’en dorment pas, de ceux qui passent un temps fou devant leur fenêtre. Attiré par les ouvertures. Ces endroits d’où l’on se jette et d’où jaillit la chance, ces carrés magiques remplis de « peut-être ». »Peut-être », une tournure de langage qui n’engage que celui qui y croit, une combinaison de mots qui ressemble à une formule magique, ou à une prière, ou à une malédiction…

Modèle somnolent et lascif, « aujourd’hui » a posé tout le jour, s’est laissé peindre sans trop bouger. « Ce soir » l’a tout doucement poussé du divan, et ce soir, malgré tous ses coups bas, ce soir, j’ai quand même envie de dire « à demain » au monde.

Pour une fois que la pluie ne réveille pas que les larves de moustiques. Une averse a lancé le chant délicieux de quelques piafs rossignolants dans le silencieux dimanche. Gueule de bois de la cité qui carnavalait hier à qui mieux-mieux. Je n’entends rien de leur langage, non-obstant les oiseaux disent tellement bien ce que je me tords à décrire. En cherchant bien, en cherchant mieux, vous trouverez certainement des tas de choses auxquelles vous ne comprenez rien vous non plus. Mais ça vous le savez déjà…

« C’est ce que nous sommes tous: des amateurs. Nous ne vivons jamais assez pour être autre chose. » (Charlie Chaplin)

Las palmas de Gran Canarias. España. Mars 2015

 

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