102 L’ennemi c’est nous

Un jour les jours finiront par choisir pour moi et je les aurai regardés filer sans broncher. Comme l’océan, ils m’auront léché les semelles et craché au visage; comme le vent ils m’auront caressé jusqu’à l’usure, avec l’esthétique désastreuse de l’érosion. Et l’indécision suit son cours, en sort parfois, souvent, dévastant les rives meubles de la tranquillité. ¡Comme le temps file quand on ne sait plus trop compter! La quiétude à tombeau ouvert se remaquille dans les virages et roule des galoches à la chance.

Je suis encore sous le coup des sourires ravageurs des « tías buenas » déguisées d’hystérie du carnaval. On se reverra sans le savoir au prochain défilé. On ne se reconnaîtra pas sous le masque du quotidien mais toujours est-il que ça fait du bien. Qui a décrété que les jeux de grands devaient être sérieux? Qui a décidé de coudre des dates limites à nos costumes? J’ai suffisamment paradé pour savoir que personne n’est ce qu’il paraît être, que mentir n’est qu’une autre manière de parler, que le maquillage est un idiome antique et que la poésie n’est qu’une autre façon de balbutier. »Il ment, le poète… » comme la météo ou les astrologues.

Attrait diabolique de la capitale aux cornes de brume. Les ravins de lave se font les griffes sur les rivages manucurés. La mousse de lait des cieux déborde dans les précipices. Les vallons poudrés d’amandiers sont entièrement rosés de désir et les cerisiers du Japon n’ont qu’à bien se tenir. Moi qui croyais avoir vu beaucoup d’arbres en fleurs, je n’avais pas idée d’une telle démesure.

Pour se cuisiner une super journée il faut verser dans une voiture américaine un ami italien sosie de Roberto Benigni, deux belles portions d’athéniennes souriantes et un guide français immature trempé longuement dans l’absurde. Il faut les remuer lentement dans les routes de montagne, faire lever à 1400m, parfumer aux oranges mûres et à l’eau de fleurs d’amandier. Cuire au feu doux du couchant et mettre à reposer dans un bistro du rivage. Servir en cinq ou six langues avec un grand verre de vin fort et un assortiment d’histoires rocambolesques. Savourer avant qu’il ne soit trop tard et que la réalité ne s’asseye brutalement sur le soufflé.

Le destin ayant décidé de jouer avec moi telle une chatte-sauvage avec un oiseau désailé, j’ai choisi de me jouer de lui. Je fais « ce qui ne se fait pas », je fais outrage à la haute-court de justice de la moralité. J’essaie d’exister comme on ne nous l’apprend pas. Je vis comme si j’allais mourir un jour et que je ne savais pas quand!

J’existe comme si l’on ne revenait pas. Je fais comme si la réincarnation était une histoire pour endormir la peur du néant, comme si le paradis était un pari risqué, une notion douteuse. Je cherche sans relâche comme si on ne nous avait pas tout montré, comme s’il nous restait plus de zones d’ombre que de certitudes cartésiennes. Je fais celui qui a encore tout à apprendre dans le grand simulateur de bêtise des sociétés. Je fais comme si la terre était ronde et comme si je n’avais ni carte, ni boussole, ni sextant. (J’utilise ce mot parce qu’il est évocateur et joli; à vrai dire je serais bien emmerdé avec un sextant dans mon sac. Y’a déjà pas assez de place pour toutes les constellations auxquelles je crois, alors de là à m’orienter avec les étoiles!) Je fais comme si après m’être séparé de toutes mes possessions et avoir voyagé sans but autour du monde je me retrouvais sans appartenances sur un reste d’éruption volcanique au milieu de l’atlantique, à me dire que je ne sais rien dans une langue d’adoption.

Lorsque je me suis réveillé, quand j’ai décollé le front du cahier et que je me suis enfin décidé à étudier, toute l’école avait disparu. J’avais les problèmes inscrits dans les rides. Il y avait un i-phone dans le trou réservé à l’encrier. Le pupitre était en polypropylène et les buvards n’absorbaient plus les algorithmes. Le prof sentait le sapin et l’enseignement avait changé. L’univers donnait la leçon sans passion ni respect, on apprenait à être un homme en méprisant l’humanité. Tellement mal entouré dans la cour des grands j’ai appris l’art de la transmutation, la politesse, l’humour, l’esquive et comment tuer avec un crayon. Je suis resté bloqué à l’âge du cache-cache en plein jour. Je joue aux louves, à touche-pipi, je tire leurs couettes en passant par derrière, je lance des boulettes de papier-mâché vingt ans. J’envoie mes textes se coller au plafond telles de grosses poignées de PQ mouillé. Je joue au tennis sans raquette et au foot sans ballon. C’est à dire que je tire de grands coups de pied dans le vide, que j’envoie des gnons aux couillons et des mots d’amour à leur dame. Je n’ai jamais dépassé le stade du « pourquoi » à tout propos et je pouffe un rire niais quand Sigmund s’astique le pinceau. J’ai compris que les conclusions n’existaient pas, que trop d’introductions généraient des problèmes insurmontables d’interpénétration, que l’énoncé et la réponse pouvaient se lire dans les deux sens, qu’on nous fait ressasser des palindromes, que l’apprentissage est un plagiat grossier des erreurs de nos pères.

J’ai cru refaire surface dans ce grand lac de merde sur la chaise en plastique d’un hosto. Dedans il y avait ma mère et dans ma mère tout un tas de tuyaux. Et j’emmerde les sciences-physiques et les lois de la conductivité, car je jure ici que la chaise en plastoc était électrifiée. Instabilité sans pareille, et le bip-bip abrutissant des appareils. Les salles de réveil font des insomniaques sans pareil, fabriquent des incroyants chroniques. Ça ne m’a pas tué. Ça ne m’a pas rendu plus fort pour autant.

L’électrochoc te rend plus dur, plus « épais », te rajoute un cercle d’écorce. Puis tellement d’autres se superposent qu’on finit par appeler ça « grandir ». On devrait dire: « devenir plus lourd, moins souple, inflexible ou cassant ». On préfère dire « adulte » au lieu de « pathétiquement triste et emmerdent ».

Les morts en moi remeurent  régulièrement tous les ans, je vois les vivants oublier de vivre, ma mère qui se pend à tous les printemps. Qui se souvient de nous qui ne pesons plus sur ces terres? Nous qui ne jouons plus sur le clavier des sensations? Quand le sol cesse d’enregistrer nos traces, il n’y a plus de chemin qu’en le souvenir. Et comme elle est faillible la mémoire! Comme elle nous fait défaut au moment de pénétrer la bataille! Quand le rempart des corps s’écroule, sitôt privées d’esprit nos pauvres chairs minutieusement choyées rebutent, deviennent même une menace, se convertissent en moins d’une heure en une masse effrayante seulement appétissante pour les asticots…

Mais… je m’égare (peut-on encore parler de s’égarer quand on ne sait pas où l’on va?) Je ne voulais pas réveiller la camarde qui ne dort jamais, agiter mon mouchoir au nez du puissant taureau de la tristesse. Je voulais parler de cette rizotière que j’ai seulement failli acheter. Je sens déjà frémir ceux qui me connaissent bien et qui savent que, dans mon cas psychiatrique avancé, acheter un rice-cooker équivaut presque à une demande en mariage ou à la signature d’un compromis immobilier. Elle ne coûte que 20€ mais, outre qu’elle est outrageusement petite, elle est devenu le symbole de mon indécision pathologique grave.

En effet, alors que pour tout-un-chacun ce n’est qu’un bol d’aluminium et une résistance cachés dans une cuvette en plastique moyennement esthétique, c’est devenu pour moi la première d’un faisceau malicieux de très fines ficelles faites pour m’ancrer dans la réalité-trop-réelle-de-la-vie-pour-de-vrai. L’image qui m’a sauté à l’esprit et s’est intercalée entre la charmante vendeuse et mon moi plus déconnecté que jamais, c’est celle de cette illustration de Gulliver arrimé au sol par les centaines de cordelettes des Lilliputiens. Je ne me suis pas senti de l’expliquer à la charmante et néanmoins jolie vendeuse. Le vigile m’avait déjà dans le collimateur. J’en suis resté à des problèmes de taille, parce qu’il y a des fois où, si, la taille ça compte, non mais oh!

J’ai vraiment fondu tout ce qu’il me restait de fusibles. Comme l’impression d’être en roues libres. Mais s’il y a « libre » dans une expression, elle ne peut pas être intrinsèquement mauvaise, non? ou si? Encore un truc à vérifier… Toujours est-il que je ne l’ai pas achetée. (la rizotière, essayez de suivre bon dieu, vous terminerez Tetris un autre jour…) Au lieu de ça, comme un grand con je suis allé m’acheter du riz tout cuisiné chez un chinois « réputé », c’est à dire que leur cuisine a exactement autant de glutamate, de sorbate et autres mixtures supposément inoffensives qu’ailleurs, sauf que les bouddhas en plastique imitation-jade sont un peu moins mal peints, qu’il y a des stupides porte-bonheur coréens partout, deux millilitres de sauce en plus et aussi que j’en ai eu pour 10€ la portion… ¡Me cago en su leche de soja! (Faudra que je garde cette boutade intraduisible pour faire rire une végétalienne hispanophone) J’étais tout penaud mais à tout prendre, tout farci de petits grains blancs et de légumes sautés, tout n’étais pas perdu. Si chaque chinois facture 10€ à chaque européen, doit-on en conclure que le dragon asiatique ne fera qu’une bouchée de l’Europe qui essaie de s’enfuir sur son pied-bot? Un peu de réflexions xénophobes ne fait pas de mal, excepté aux étrangers, mais « l’ennemi est bête, il croit que l’ennemi c’est nous! » (Desproges)

J’ai dû côtoyer trop de Français. Pour mon malheur je n’ai pas hérité des moins vantards et des moins arrogants; il y en avait huit dans l’hôtel dernièrement, moi inclus, et donc sept de trop (moi inclus?) Après cette vague de franchouillardise insultante et prétentieuse qu’on se demande où ils mettent autant d’irrespect et d’impolitesse, j’ai failli demander à changer de nationalité. Ça a bien fait marrer le boss; Je ne vois pas pourquoi attendu que je parlais sérieusement…

Mais j’ai beau être sérieux je n’arrête pas de déclencher des sourires. Plus je vais profond en mes philosophies moins je parais raisonnable. Plus je m’isole pour jouer du saxo et plus on me photographie. Je suis le seul être humain de la plage à essayer de marcher sur les mains pendant que tous essaient d’imiter de grasses otaries bien calées sur le ventre et leur têtes à l’envers me dévisagent sans gêne. C’est moi qui devrais rire et prendre des photos!

« Je me remets, oui. Mais mes yeux sont fatigués de ne voir que des roses! (Masaoka Shiki)

Tejeda. Canarias. Mars 2015.

 

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