103 Poupées de chiffon

Ces minettes qui courent le long de l’avenue maritime n’existent pas. Bein non. Ce ne sont que fantômes fantasmatiques, créatures d’écume engendrées par l’océan pour divertir tes trop fréquents moments d’absence. Ici il n’est de vrai que le vent, à la rigueur quelques palmiers. Tu a parcouru le monde de plages en plages, tu as rencontré la beauté insurmontable. Et que t’en reste-t’il au final? Pas même une poignée de sable, au mieux un liquide salin dans les yeux. Tu peux bien faire tout ce que tu veux: Toutes tes îles seront toujours désertes.

Tu ne sais plus que créer des choses immatérielles, sans poids ni forme. Tu rejettes sans vergogne ces masses d’air que tes poumons suffoqués salissent. Et qu’est ce que ça peut faire si le saxophone les convertit en sons, en gammes, voire en mélodies maladroites? Tes cris maquillés en chansons résonnent dans le vide que tu avales. Tu écris des deux mains une philosophie identique, un barbouillis ambidextre qui ne sert à rien ni personne. Quant à ta prétendue poésie, elle est le plus inutile de tes actes et tu lui dédies la totalité des quelques heures que tu passeras en ce monde. Comme un minot tu ne cesses plus de demander « pourquoi? » à tout propos. Spécialiste en questions sans réponses, après vingt ans de pratique assidue, tu as su perfectionner tes mensonges qui dorénavant ressemblent presque à l’optimisme général. Tu es parvenu à décrire avec un arsenal de mots scintillants ton obscurité de toujours.

Tu deviens une horloge obstinée qui n’indique plus que les minutes, qui ne sais plus que répéter que personne ne sortira d’ici vivant. C’est sans doute pour cela que tu ne sais plus que regarder les mignonnes qui galopent le long de l’avenue maritime. Au milieu de la spirale sans fin de cette grande illusion n’existe plus que l’aiguille du présent qui arrache au sillon du temps une chanson insupportablement belle et absurde. La mélodie de l’instant te convertit en charognard de tes semblables. Pas moyen de revenir en arrière une fois sorti du cortège. Lorsqu’il s’éloigne du troupeau le mouton noir ressemble étrangement au loup…

Les doigts de Dieu trempent mollement dans l’eau, là où le soleil ne brille pour personne. Sur le point de me demander ce que je fous là. Ces grands ronds de mer surilluminés sur le grand large; impression de gaspiller la lumière. Qu’est ce que nous foutons là? Je veux dire, que faisons-nous réellement là? Comment inter-agissons-nous autrement qu’à tout faire pour se reproduire et perdurer? Questions à ne pas poser aux passagers du bus à destination des plages où ne sont admis ni les musiciens, ni les philosophes, ni les chiens errants.

Dans le ventre des avaries, où se serre le nœud des tourmentes, sur les rives châtiées par le vent, tu me ramasseras comme une conque écorniflée, une branche sans écorce, comme un galet noir finement strillé de quartz. Tu me choisiras pour la forme qui, savamment lovée dans la semoule de silice, t’auras de loin paru parfaite. Et je me sentirai l’élu d’entre tous les cailloux. Tu me rouleras longuement sous tes phalanges pour savourer le frottement, pour déguster les impressions de ce corps idéalement rugueux. Ah! Comme on prend bien soin de la pierre que l’on enverra ricocher! Entièrement dédiée à ta caresse, tu ôteras consciencieusement toutes les impuretés, tu me débarrasseras du tout dernier grain de sable, tu me nettoieras très soigneusement comme si tu projetais de me conserver sur toi pour toujours.

Ah! Mais ces « toujours » que l’on ose penser sur la plage… Il n’est jamais assez long le rivage quand on lui offre ses pensées en promenade. Pourtant les breloques récoltées sur ce souple chemin pèsent très tôt dans la poche. Bien avant que d’atteindre l’autre bout de la baie on se souvient que les beaux rêves et les instants suaves sont bons pour les rêveurs ou les enfants inconséquents. On se dit qu’il est tout de même plus raisonnable de parier sur des suzerains médiocres que sur des troubadours irrationnels et nihilistes. On oublie que la raison n’a jamais rien compris à l’amour. On a peur de se consumer dans le plaisir parce que l’on se sent en droit de croire que, peut-être, on est de ceux que le temps ne brûlera pas, que tant qu’elle n’est pas là, en plein sur nous, on peut encore espérer que la ligne de feu nous épargnera. Tant qu’elle a de la cire la bougie a de l’espoir.

Je regarde longuement les courbes simples de la dune se découper sur le ciel sans tâche. Et à tant regarder il me semble que je te vois, comme esquissée en souvenir sur le tout dernier dessin de Saint-Exupéry. A tes côtés se tient le petit-prince, un autre suicidé qui, avant toi, a choisi l’aller on-ne-peut-plus-simple pour les étoiles. Et l’on viendra me rabâcher que je dois t’oublier, essayer de raser ce passé urticant qui toujours repousse. Mais je me prétends parfois poète, et ce genre de mémoire fait partie du métier. Travail de guetteur, de vigie, seul au sommet du mât qui tourbillonne, sans autre tâche que de prêter toute son attention au vide en essayant de se souvenir de ne pas chuter. Être attentif aux fumerolles, aux signes trompeurs ou imperceptibles, être à l’écoute du chant du monde en faisant abstraction tant que possible de la cacophonie ambiante.

Il en faut des gardiens pour que les roses ne s’ouvrent pas en vain. Il en faut des esthètes pour motiver le thym en fleurs, pour se griffer dans les buissons et honorer l’effort gigantesque des iris nains. Il faut bien continuer de mettre au monde des enfants-sauvages pour inspirer le délire délicieux de l’amour sans contrat ni consigne, et encore jeter des vagabonds sur les routes pour que chaque jour en resplendissent les bas-côtés, des assoiffés pour contrôler la parfaite salinité de l’océan, des gourmands pour conserver leur saveur à tous les univers. N’est-il pas évident que s’il n’y a plus personne pour les écouter les oiseaux cesseront tout simplement de chanter?

Alors que l’on me laisse m’en souvenir parce que déjà s’est délavée ta belle image. Yiskah, que m’importe que ton nom me ronge à tout jamais les entrailles? Et qu’est ce que ça peut bien me faire que certains sourires ou baisers ne soient plus vrais que pour moi, que celles qui les ont dispensé en aient perdu l’idée, le goût, la trace? Je ne vis pas dans le passé, le passé vit en moi, et chacun à son tour on se transporte. La chaleur des bûchers renfle ma montgolfière. Je m’appuie sur la beauté comme le rapace sur les ascendants.

Les projets, les calculs, les grands ouvrages et les plates coutures du quotidien ont suffisamment d’ouvriers consciencieux pour les seconder. Je suis au service d’un tout autre genre de priorités. Il faut aimer dans tous les sens, aimer, faire cas à la beauté, ne pas la laisser ventiler en vain au fond d’un seau. Aimer parce que l’on ne sait pas faire mieux. Le reste est bon pour les accessoiristes.

Une fille de rien, mais qui a tout le reste. Une poupée de chiffons raccordée de ficelles éblouissantes. Un fuseau de soleil. Une pelote toute entortillée de lumière. Une créature assemblée avec les plus jolis morceaux. Zombie ravissante qui me tend ses bras sans arrêt. Joli petit asticot dans ma pomme. Cannibale qui me grignote le cerveau. Chienne-savante ou charmeuse de serpent. Danseuse-étoile en expansión. Laborantine des émotions qui connaît le juste dosage de poison pour m’arrêter le cœur sans me laisser la moindre trace. Sans me laisser la moindre chance.

Toujours des chimères, des succubes, des dragons en faction autour de mes terriers ou sur le toit de mes maisons. Toujours quelques monstres aux aguets comme si je leur devais leur portion d’espérance au petit-salé, leur pâtée de rêves grossièrement désossés, leurs amants passés à la moulinette. Je parlais de rester tapis sans bouger. Mais même le plus patient se fatigue à faire le mort, et ça tous les grands prédateurs le savent. Qu’ils viennent! ma chair est dure, et je suis du genre obstiné. La mauvaise herbe ne meurt jamais. Et puis, c’est peut être mieux comme ça: je ne suis apparemment pas super bon pour faire le mort.

Je fais donc le vivant, même si je simule parfois mes orgasmes pour ne pas faire trop de peine à mes partenaires. Je ne me fais pas que des amis avec cette façon que j’ai de bâfrer la vie. Je fais ce que je peux. Je ne sais plus comment faire pour que mes amours ne préfèrent pas le précipice à la plage, pour conserver quelques miettes de choses tangibles quand j’ai tout bien filtré. Je n’ai pas peur du danger: J’ai peur de ne même plus le reconnaître.

Cupidon se moque de moi. Ce ne sont plus des flèches mais des lances épaisses et furieuses qu’il me balance. (« Cupidon, chose qui chez lui n’est pas rare, avait trempé sa flêche un petit peu dans le curare. Brassens.) Mes histoires ne sont même plus racontables mais on commence à se faire une idée, à force… Vous vous direz en hochant les sourcils et en levant les épaules au ciel que c’est comme d’hab’ et moi je jurerai à qui voudra l’entendre que ce n’est pas vrai.

Aujourd’hui tout me laisse à penser que ce petit dieu boudiné me hait. Mais aujourd’hui je le pardonne. A notre image il lui arrive de se tromper. Il essaie de faire des paires impossibles. Lui non plus ne sait pas exactement qui est avec qui, qui est adapté à qui. Il ne se rend pas compte comme les relations humaines sont compliquées. Il nous a fait de sentiments trop perfectionnés. Il nous a donné le pouvoir de tout mettre en bordel sans rien ranger. Et le diable s’amuse à mettre les choses où l’on n’irait pas les chercher.

Alba de Séville ne m’aidera pas à commencer mes longues suites de petits jours. Natalia de Firenze ne se tiendra qu’une seule fois à mon bras. Je porte une relation indicible comme un secret de trop. Le ventricule flétri par le fer-roux d’une ensorceleuse bondissante. Adieu aux armes de séduction massive. Encore une idylle à planquer dans les oubliettes, à suspendre au râtelier avec les plus jolis poignards qui auront embroché mon cœur. Adieux et Adultère commencent et se terminent toujours pareil. Il fallait bien s’attendre à un dénouement tragique à vouloir jouer les amants avec une fille de Vérone. Il faut croire que tous les chemins ne mènent malheureusement pas forcément à Rome.

« Obstacle si léger sur ma poitrine, comme tu t’appuies maintenant. Tu t’appuies tellement maintenant que tu n’es plus. » (Henri Michaux)

Agaete. Canarias. España. Mars 2015

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