104 Si vis pacem

J’en ai regardé de beaux yeux, j’en aurai croisé des globes oculaires scintillants ou vitreux. J’ai appris à ne pas tomber la face. Mais le plus grand des défis reste à faire: un jour, dans l’un des mille miliers de miroirs où se répercutent les lueurs du monde, il me faudra réussir à soutenir mon propre regard. (Fatigué, j’avais écrit « renard ». J’aurai dû le laisser comme ça!)

De vendredi 13 en vendredi 13, le calendrier se défeuille, dispersant ses blagues pathétiques et tous ses dictons à la con. Un calendrier de l’avant avec des cases vides. Une crise d’urticaire, un impact de foudre ou une descente de police, pour tout désagréable qu’elle soit, ça reste encore une surprise. Mais ces jours que l’on ouvre au cutter, que l’on écarte avec les ongles et avec toute son expectative… ces jours d’avant, mais d’avant quoi? Pauvre naïf, ces jours profonds, tu peux y plonger tout le bras tu n’en tireras rien de neuf, tu n’y trouveras rien qu’une porte sur la longue nuit d’après. Et si le bonheur arrivait trop tard? Et s’il avait manqué son train? S’il nous a posé un lapin et laissé plantés là? Si de l’euphorie de la fièvre on ne devait récolter que des glaires? Et si la seule véritable erreur c’était de ne plus rien oser commettre?

Il m’arrive d’avoir la peur irrationnelle d’une idée pourtant pas si saugrenue: Et si les chances de rencontrer l’amour étaient limitées comme les balles dans un chargeur? Ce qui expliquerait pourquoi je ne sais plus qu’attaquer à la baïonnette… Tant d’énergie déployée pour s’affranchir de la peur et n’avoir plus de combat à mener. S’entraîner mille ans pour une confrontation qui n’aura pas lieu. « il s’obstine dans l’illusion que ce qui est important n’a pas encore commencé. » Dino Buzzatti, le désert des tartares. Je l’ai lu il y a quelque-chose comme 22 ans et voilà que je viens tout juste de le comprendre. Si vis pacem… hum… ça reste à voir.

Le vent chaud du Sahara envahit le ciel, trimbalant sa mystique poussière jusque dans notre recoin d’atlantide. La calima a soufflé tout le jour. Traînes de sable jaune dans le ciel et dans les yeux. Difficile de respirer. La vue ne porte pas bien loin: Je suis comme qui dirait déjà habitué…

Il y a des jours que l’on voudrait mettre sous verre pour ne pas les voir se flétrir. Mais figer la beauté, la détremper dans le formol, ça ne correspond pas aux attentes des véritables esthètes. Moi je ne sais pas épingler les papillons. Toujours je les laisse partir en faisant croire que je crois aux promesses. Ça fout la trouille de s’habituer à laisser filer l’amour. De se faire même à ça. Ça fait très peur de survivre à des trucs qui en tueraient d’autres…

La nuit est bien embêtée d’avoir à porter conseil. Le marchant de sable ne fera pas crédit et le monde ne me fera pas la faveur de cesser de tourner. Qu’il s’accélère alors, qu’il virevolte à pleine vitesse et fasse monter en mayonnaise ce printemps somme toute assez amer. Comment pourrai-je jamais cesser de vivre en cet état de permanente frivolité quand rien ne me vient jamais du côté du concret? Le saxo m’aide à respirer comme un asthmatique son inhalateur. La ventoline des sons cuivrés repousse l’asphyxie qui m’assaille lorsque je pense à toi.

On dirait bien qu’être perdu n’est finalement pas un état de transition mais bien ce qui me définit dorénavant. Les rives du monde que je connaissais se réduisent à vue d’œil. Et j’ai tout l’air de m’éloigner, de ne rien faire contre la distance qui se crée. Je dérive vers la haute-mer si semblable au vide. Et mes terres rapetissent, les rivages ne ressemblent à rien, se confondent avec l’horizon. Ramer contre ce genre de courant n’a semble-t’il pas beaucoup d’effet. Je me demande bien s’il y a encore des côtes accueillantes sur l’autre versant de ces vagues.

Peut-être qu’une certaine version du monde prend fin aux Canaries? Peut-être que celui qui s’aventure sans savoir que la terre est plate est destiné à chuter sans fin dans l’espace sans fond? Peut-être aussi qu’il donnera son nom à de tout nouveaux continents? Ça ou mariner dans les eaux sales de son propre moyen-âge… Hors de portée des vieux royaumes européens, sur mon île de pirate, à la recherche d’un nouveau monde improbable. A dada sur l’anticyclone des Azores, j’ai dans la main le tout premier fuseau horaire, je serai donc le premier à savoir et sans doute le tout dernier à comprendre.

Dans le laboratoire en bordel de mon cœur je crée des amours monstrueuses, des relations menaçant ruine, des mixtures surpuissantes qui ne se stabilisent pas le temps d’une lune avant de fulminer. Créatures invivables, assortiments instables. L’alchimie est une autre façon de poursuivre l’aventure. On sautille, on cavale, on se casse la figure, on se relève pour faire trois pas et trébucher, de cabriole en saut de haie on se déplace avec insistance, comme des chamans on va de l’avant dans l’enseignement, avec « peur, respect et assurance ». C’est aussi ça un chemin. Comme me l’a dit quelqu’un de sage après un uppercut particulièrement violent: « C’est aussi comme ça qu’on avance »…

Textes retouchés sur un coin de plage aux beaux jours ou en pleine gueule de bois du carnaval. C’est plein de sable et de paillettes, même en essayant de brosser dix fois il en reste des traces de partout. C’est tout plein de coutures, un arlequin d’explorations sensorielles. Il y a des passages plagiés sur mes messages privés, une grosse part d’improvisation par influence directe des danses contemporaines qui m’ont retourné le cerveau tout dernièrement, et aussi des traductions maladroites de mon español incertain qui fait rien qu’à se mélanger aux pages de mon carnet de notes.

Encore moins d’exotisme et presque plus que de l’introspection rébarbative, bon,bon, ok, ça manque de dragons de Komodo ou de pierres sacrificielles Mayas, mais se farcir ça ou les conseils-minceur de télépoche… Vous serez bien contents d’avoir de quoi lire quand le serveur de facebook explosera et que la solitude vous poussera à converser avec le pauvre télévendeur marocain à l’autre bout du fil! Les fatigués peuvent sans me vexer me classer « indésirable », ce ne serait pas la première ni la dernière fois, hahaha! Pour les petits malins qui vont directo à la phrase de fin, une chose mignonne lue je ne sais plus où mais qui méritait d’être recopiée:

« De algo hay que morir », dijo el gato romántico cuando se enamoró por séptima vez. (« Il faut bien mourir de quelque chose », dit le chat romantique quand il tomba amoureux pour la septième fois.)

J’ai en tête une énième idée qui me travaille depuis des jours et qui aurait mieux fait de résumer tout ce blabla. Pensée qui me quittera sans doute encore le sommeil mais certainement pas la force de m’énamourer, de chercher à comprendre, ou de lutter, ou de mourir dans la tentative:

Si tu veux la paix, assure-toi d’abord de ne pas lui préférer la guerre.

San cristóbal de Gran Canarias, España.

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