105 Convulsions philosophiques

Il me faut rectifier le tir et mes dires, revenir sur tout ce que j’ai pu gribouiller jusqu’ici, sur tous ces passages où j’évoquais un quelconque accès de folie. Tous ces coups de sang, ces envolées, ces évasions, toutes ces passions perdues d’avance, ce lyrisme à la plume tranchante appuyé sur l’artère carotide: J’ai compris que tout cela a toujours été et ne sera jamais que fièvres.

Fièvre passionnelle ou bêtement pathologique. La chaleur des échanges, le pouls brûlant qui te serre les tempes dans son étau. Le tournis virtuel qui te convainc mieux que tout que nos illusions sont vraies. Les leçons de ce corps perclus de crampes qui continue de bouger en dépit de tout. La fièvre qui te vient face au vide alors que tu sais très bien que tu finiras par sauter. Ce petit théâtre bouillant qui se crée en réaction au froid, l’ébullition anti-virale qui pourrait te tuer dans sa tentative de désinfection. Mais j’aime mieux butter dans mes vertiges que de supporter une misère microbienne.

La vie me l’a fait savoir dès mes tout débuts: Je suis un hyperthermique, un animal volcanique. Un feu fait moins de bois que de résines. La routine jamais ne m’éteint, essaie d’agir en retardateur d’incendie, mais la combustion en sourdine promet toujours de rougeoyer au prochain vent. Et du mistral aux alizés, je peux bien tout faire pour arrêter de fumer, je n’en cesserai pas pour autant de dégager des nuées ardentes ou des émanations nocives. Je suis un type strombolique, un lézard pyrétique. Toujours entre sous-sol et déflagration. Je poursuis une logique noire et feu de poudre instable, une destinée d’étincelle. Je ne sais que retomber en scories, cendrer mes alentours d’épaisseurs plus ou moins irrespirables.

A la fin des poussées de fièvre on n’est pas vraiment plus avancé. On voyage en statique dans des dimensions très divertissantes qui vous rejettent comme essoré, lavé des suies de l’illusion, un drapeau noir mis à bouillir pour en blanchir les os. On aura oublié de m’équiper de thermostat régulateur. Insupportablement chaud ou glacé, je m’enflamme tel l’étoupe dès que près de moi l’on bat le briquet. Ainsi que de la flamme on se demande ce qu’il reste de moi une fois soufflé. Avec moi c’est toujours le moment choisi pour se dire et se répéter que c’est ainsi que passe la gloire du monde. Plutôt mourir le front brûlant que de vivre en contaminé.

« Fever, I’m on fire, but what a lovely way to burn… »(Si on m’avait dit qu’un jour je citerais Elvis…)

Il ne faut pas chercher longtemps pour trouver des amoureux allongés sous les pins canariens. Littérature, civilisations et chagrins d’amour en langues étrangères, identiques en leurs élans et leurs retombées. Les câlins compliqués par les écarts de culture ou de kilomètres offrent de romantiques excuses à nos fracas relationnels. Comme s’il existait des histoires d’amour faciles! Mais nous, nous sommes de haute lutte, puisque le niveau en est tant élevé. Forgés à toute épreuve, on nous a rougis dans de fortes flammes. On nous a maintenu avec des pinces pour se prémunir des brûlures, on nous a plaqué sur des lits plus durs que des enclumes. On nous a martelé sans retenue, trempé cent fois dans des seaux froids. On nous a lissé à l’acide, décoré de rainures, on nous a fait coupants, pointus, préparés pour mieux faire gicler le sang. Nous signons tous les jours des traités d’instabilité, on ne se lève que pour lutter, pour guerroyer contre nos craintes et la légion des préjugés. Et l’on se surprend à parler d’amour… Nous qu’on a conçu pour l’assassiner.

Se bouturer avec un petit morceau mis de côté. Re-fermenter avec une portion du levain d’avant. Se réserver une pincée de cellules souche. Conserver des pépins de soi pour se ressemer après l’incendie. Le poète, l’amoureux, le romantique doit savoir boxer, sauter des heures sur place et encaisser les coups. Sinon, pas la peine de monter sur le ring des sentiments extrêmes.

Cabinet littéraire où je n’ai pas le droit d’entrée. Je suis pourtant le seul à écrire là où les autres se graissent la panse. C’est le monde à l’envers: On pourrait d’ailleurs en profiter pour regarder s’il n’y a pas un bouton de prévu pour le réinitialiser!

On a beau se gourer sans arrêt, faire tout faut, tout foirer, se sentir loin de tout et se tromper sur toute la ligne, toujours tomber dans le panneau à côté de la plaque… Près de la mer on a quelque part la certitude de ne pas être totalement dans l’erreur.

Me sentaré en el parque, a pensar en los años perdidos…¡No tardaré mucho! (Je vais m’asseoir dans le parc et penser aux années perdues…ça ne me prendra pas longtemps!)

Dans le ciel un chiffon de nuage tout ébouriffé. Comme si le voile de la mariée de Chagall flottait toujours dans nos cieux depuis les années cinquante. Je promène en prêtant à tout une attention vraiment très exagérée. J’essaie de bien regarder le monde, sachant pertinemment que ton passage le mettra sens dessus dessous, que rien de ce que l’on pourra faire saura me le rendre inchangé. Je t’en prie ma jolie, ne me laisse pas dans l’état où tu m’as trouvé en entrant…

Paris derrière mon dos fait ses étirements. J’écris mes pensées voyageuses sur le fauteuil statique d’un lieu en mouvement. Les fesses enfoncées dans la vitesse, j’essaie de rédiger des sentiments stables sur un carnet qui file à deux cent quatre vingt kilomètres à l’heure.

Vieux quartier de pêcheurs de San Cristóbal de Gran Canarias. Jamais vraiment dépassé par les évènements. Envahit souvent par les eaux. Les vagues se faufilent comme un grand troupeau entre les tables du restaurant. Les habitués lèvent les jambes sans daigner s’interrompre. L’océan dépose sur la place et le paseo de pleines brassées bruyantes de galets noirs. Mon banc ressemble à un radeau. Je pense à une partie de grandes dames entre la terre et la mer. Mon radeau ressemble à un banc. Toujours à la frange des mondes, assis sur les tampons du train-train quotidien, les images se confondent. Jamais ne pars, et jamais ne reviens.

« Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qu’est-ce qui nous empêche de lui en inventer un? » (Lewis Carroll)

San Cristóbal. Gran canarias. España. Avril 2015

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.