106 Apprendre à marcher

 Les jeux de la mémoire. Amusant d’observer attentivement la mer avec son fond de sable noir et de chercher depuis huit mois à en décrire la couleur, et de venir à penser au tapis de billard de ce bar de Salta où je jouais comme toujours à la vie avec une grande rousse tatoueuse et une poupée brune tatouée. Deux italiennes dont pas une n’est restée, deux italiennes comme des palettes de maquillage, colorées comme les toucans de leur beau jardin brésilien. L’Italie avec ses pigments, ses yeux coupants, ses cuisses en ciseau pour faire un costume d’arlequin avec mes chemises noires. L’Italie toujours proche et toujours loin. Amours en court-métrages. La dolce vita à distance de flèches. Crédible au moins dans le rôle de l’amant. Quand la fiction des uns est la réalité des autres. Le cœur a bien raison de ne pas s’en faire que la raison l’ignore.

Nous avons regardé Cupidon se noyer sans réagir. Nous ne sommes pas intervenus alors que ses poumons se remplissaient de sable noir, d’écume blanche. Ying yang et grande ciguë. Les crabes et le temps se nourriront désinvoltes dessus sa carcasse insolite. Un jour les marées d’équinoxe laisseront sur la plage le drôle de squelette d’un nabo torve équipé d’ailes, et tous les jours de gros nuages s’amasseront pour dissimuler l’endroit où s’est déchiré le ciel.

Aujourd’hui je ne suis bon qu’à écouter l’univers s’effondrer. Mais je le fais comme un esthète. On n’est jamais aussi bien secouru que par soi-même. J’ai appris à m’adapter sans faire de courbettes. Difficile exercice de mimétisme dans des terres aussi bariolées. Peut-être n’a-t’on pas vraiment idée de ce qu’il en coûte au caméléon de changer de couleur? Le bon point de ne rien comprendre à ce monde c’est de se dire qu’il en reste encore beaucoup à apprendre.

Apprendre à danser en esquivant des bulles de savon poussées par le vent. Apprendre à se connaître sous la piqûre de l’aiguillon. Se reconnaître sans miroir, se repérer dans les couloirs. Se comporter en homme libre ne fait pas de soi quelqu’un de recommandable. Lorsque l’on s’essaie à jouer les créateurs on réalise qu’il faut malheureusement de tout pour refaire le monde…

C’est un bouquet de stylos dont pas un ne sert à la poésie. A peine aux mots croisés. Deux pots de plantes en plastique qui mettrons plus de temps que moi à se décomposer. Une cannette de bière en aluminium dont on aurait aussi pu faire, par exemple, un avion. Une lampe de table à laquelle je préfère toujours le luminaire du plafond. Même artificielle, j’aime autant que la lumière m’arrive des hauteurs; comme une invocation aux soleils de mes jours prochains.

Qui sait attendre et observer sera toujours récompensé par la beauté. Après trois heures de solitude savoureuse à écrire sur tout autre chose le cul planté dans la pelouse du jardin botanique déserté, ce que j’entendais arriver comme une distraction perturbante n’était autre que la poésie incarnée dans l’instant: Dans la même arène de gazon une petite fille faisait rien moins que ses tous premiers pas entre ses parents enchantés, tandis qu’exactement synchronisée traversait une mamie recroquevillée sur ses deux béquilles. Avec moi qui ne sait jamais où poser mon prochain pas, nous étions trois à continuer de nous efforcer dans l’art subtil de se mouvoir. Je trouve que l’être humain est beau en ce qu’il est toujours plus ou moins entrain d’apprendre à marcher.

Si luxueux que soit le décorum, les faux murs n’en peuvent que trembler lorsque l’on claque ce genre de porte. Comme le bonheur érectile se rétracte au contact des trouilles! Comme il retourne vite en sa camisole isolante! De jolis petits mondes se font et se défont à la cadence d’un bout de hanche. Et l’on se dit qu’on s’aide et que l’on s’aidera tout seul, parce qu’il est fort douteux que le ciel nous aide en cela.

Pensez bien à préciser aux poètes, aux chansonniers, rappelez aux chamans, aux profs de yoga, aux sorciers, marquez en grosses lettres en préface au Tao, au petit Prince, aux évangiles, dites-leur que ça ne marche pas, qu’il y a toujours un machin qui cloche, qu’il y a toujours trop d’explosif dans la mixture de l’existence, que ça finira par péter, que tout ce qui est structuré contient en soi les ferments de l’effondrement, que le déclin est toujours inclus dans le prix à payer, que la réalité n’a que faire des renforts, que c’est perdre son temps que de vouloir étayer les tunnels. Dîtes aux anges que c’est bien joli mais que pour ce genre d’ailes on n’a pas la carrure, qu’on n’est pas équipés pour l’azur sans limites, que les limites on est suffisamment couillons pour se les imposer tout seuls.

« My people say love is the answer, but what the fuck is the question? » (Mes potes me répètent que l’amour est la réponse, mais putain, c’est quoi la question?Invincible.)

Grand tableau bleu de la mer aux contours blanc-assourdissant. Le beau dessin qui bave sur tous les bords, les à-plats de son merveilleux pinceau, de sa brosse fantastique qui s’essore partout où s’appuie la grève. Tous les rivages mettent un genou à terre devant sa majesté. Tout finit toujours par en revenir au niveau de la mer.

Qu’est ce qui peut bien encore venir quand on est prêt à tout, sauf à se résigner? Je vais guêter les signes, écouter le message, bien m’écouter moi-même puisque mon cœur a tant à raconter. Je me prépare comme un boxeur avant de rentrer dans le ring, comme un poète avant d’entrer dans un jardin, comme qui s’apprête à voir l’océan pour la première fois. Je suis un héros/Je ne suis rien. Je vais marcher longtemps le long de la plage, me laisser aller dans mes délicieux nulle part, parce qu’un jour, demain peut-être, tous les chemins me mèneront à toi…

« Yo no creo que las márgenes de un río sufran por dejarlo correr. » (Moi je ne crois pas que cela fasse souffrir les rives de laisser couler le fleuve. Frida Kahlo.)

Avant de partir pour l’Italie. Jardin Botanique de Tafira. Juin 2015.

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