107 Récupérer les vices

Je ferais bien de déjà te rire et déjà te pleurer. Toi qui pourrais fort bien ne pas exister, alors que je te perds, que je te crée, que je transforme chaque jour que dieu fait. Mais nos jours dieu les fait les yeux fermés. Il en a tant fait qu’il en a trop fait. Tant de jours jamais proprement achevés. Tellement de portes entrebâillées. Tellement de temps statique et de minutes inexplorées, tellement de matière première pour le diable…

Tous les jours que dieu fait je les passe à les mettre en pièces. Je les démonte, j’en récupère les vices, les aimants, les moteurs. Avec ce que j’ai je t’invente. Je te retravaille à la plume ou à la pince. Je m’amuse à te dessiner des cernes ou des bas résillés. Je t’ai massée à ma mesure, maquillée au curare, je t’ai rebaptisée à l’eau de vie, démaquillée au lait d’ânesse. Lentement je charrue le monde, je retourne la terre, je vais d’abord partout où tu n’es pas: comme si je procédait par élimination. Je me sers de l’amour à la manière d’un filtre, d’un filet qui a trop tendance à tout laisser passer. Je ris sans raison évidente. Et parfois je te pleure, parce que c’est le métier. Toi qui pourrais fort bien ne pas exister.

Autobus de Babel où les langues se mâtinent d’italien. Bien planquée derrière les platanes on voit toujours la ville. Dendrochronologie urbaine, on sait l’âge de ses avenues à la largeur des troncs. La grande toile des câbles du tramway protège Turin d’un possible désastre tombant du ciel. Tout le bus pense que la mignonne qui voyage à mes côtés est ma compagne. Je lui sert surtout d’appuie-tête. Elle soupire, se plaint, fait la tronche et ne m’a pas décoché un mot en 9h de voyage. D’ailleurs, c’est sans doute justement pour ça que l’on nous croit en couple…

Premiers pas dans Bologna. Ses rues opulentes et ses filles pressées sont belles. Les tours se penchent pour nous faire croire qu’on se tient droit. On se serre comme des briques sous l’ombre des arcades, heureusement nombreuses. Dans la première d’une longue série de cathédrales, le trône réservé à l’évêque est en marbre. Une bascule de trop en arrière et zou! le bougre aura déjà son tombeau. Alignements de grands palaces. Les rideaux extérieurs brun-rouge qui baissent leurs paupières de velours devant le soleil furibond donnent aux façades des airs de décors de théâtre.

Dans l’ombre bleue d’une place cernée de contre-jour, un groupe de jeunes filles fort bien déguisées en bacchantes fait flotter des couronnes de fleurs sur une écume de jupons blancs, et leurs vingt ans me martyrisent comme si la vie manquait de pause ou de retour rapide… Foutue vitesse qui ne va que vers l’avant.

La chaleur dévore les linges, met à jour les sous-vêtements. En bon insulaire canarien je me surprends à regretter les alizés et à chercher les rues qui arrivent à la mer. Cigales du centre ville qui semblez crier « Sicilia » à tout bout de branche.

Entre l’Adriatique et la Méditerranée il fallait glisser quelque chose de beau, une terre savamment dosée, des paysages bien balancés. Comme si notre Provence tirait la langue entre deux mers. Les feux de chaume, comme résultants d’une combustion spontanée. La poussière des champs déjà labourés début juillet. La sueur des terres craquelées. Les lauriers-rose vaporisés. (L’autoroute en est parfumée). Les fumées se dissolvent sans laisser de trace dans le ciel aveuglant des Pouilles.

Oasis d’oliviers trismégistes dans le sahel des blés fauchés. Les vignes sont à la démesure des hommes qui les cultivent. On bosse à l’ombre des raisins. Les Oliveraies abandonnées à la périphérie de Bari essaient de recréer des semblants de forêt primordiale. Mon pote Alvaro dévore la route en sur-régime. Grand plaisir dont jamais je ne m’écœure de l’envoûtement des panneaux indicateurs: « Napoli » « Roma »… il y a trois cents jours de ça je lisais « los Angeles » « San Francisco »….

Alberobello. Troupeaux de Trulli sur-exploités. On se dispute la meilleure vue, le droit d’aînesse des constructions autrefois si simples. On les faisait comme on entasse des décombres sur un terrain pas vraiment constructible. On pouvait les défaire, leur donner des airs d’abandon au passage du contrôleur des impôts… Désormais les jolis chapeaux pointus des anciens villages de pierres sèches sont des repaires à couillandres « made in partout » où prend ses aises l’exploitation du moindre sou. Il reste des recoins où l’on aimerait faire les chats, avoir la molle sur les toits pas encore brûlants, ronfler dans l’ombre des réduits.

Ils ont tellement tout surblanchi au karcher et aux pigments chimiques que l’on a perdu toute la douceur saine de la chaux, les belles auréoles de lichen, les mille et un tons du calcaire. Et comme de presque partout on se dit que c’est dommage. Que c’est tant pis. Qu’en se levant plus tôt que la masse des enfarinés on a encore surpris une mamie par notre politesse. Qu’en se perdant sur le parcours pollué de marchands de sucre on a su être estomaqué par des vues sur l’adriatique, par les ruelles tendues de linge et de jasmin, par le médaillon d’une madone de pierre à l’angle d’une vieille porte bleue.

Quand on cause entre voyageurs, on a le sentiment que quelque-chose grossièrement déguisé en progrès, que le léviathan du temps qui nous pousse au cul, dévore sur nos talons les grains de beauté que l’on grappille comme des mûres sur le bord de la route. Et l’on est forcément un petit peu tristes quand on se demande ce qu’il restera de non globalisé pour les générations qui suivent. J’imagine qu’ils finiront par se convaincre que la véritable beauté est uniforme. On mangera partout la même merde garantie sans bactéries sournoises et on se prendra en photo 3D entrain d’acheter des aimants pour le frigo.

Lecce plantée de chênes verts. Clin d’œil d’un dimanche en garrigue. Une belle idée italienne que de varier un peu les essences d’arbres sur les allées, le long des routes, de mettre des pins parasol, des micocouliers, des frênes, des magnolias ou des érables au lieu des écœurants platanes. Lecce de grès dentelée, de roches en dent de lait. Les colonnes torsadées comme des croissants, le baroque remue le cappuccino.

Longs blues et jazz sessions font s’enrouer l’auto-radio. Pouilles un peu dessinées par Dalí. Cadaquès en turquoise. Falaises envahies de maillots. Deux rochers refont l’angelus de Millet les pieds dans l’eau. On joue à chercher un nuage: Un jeu qui peut durer des jours. Il n’y a plus que le soleil pour s’aventurer dans les rues de Specchia. Midi nous étale sur les bancs, un bout de fougasse en sueur entre les doigts. On se douche à chaque fontaine. On se demande s’il est tellement primordial de trouver un sens à la vie ou s’il ne faudrait pas seulement lui caresser les cuisses…

Essayer à son tour d’écrire quelque-chose à propos des criques de la côte rocheuse de la mer ionienne. Se lancer dans un exercice de variations. Improviser autour d’une mélodie centrale à demi calcinée. S’inspirer du mouvement des reins, du va-et-vient langoureux des vaguelettes. On pense aux grands classiques du jazz dans les bassins de lapis-lazuli. On développe le râga des belles baignoires de cobalt. On a six octaves de bleus à disposition, des accords qui se brisent sur les falaises. On a les combinaisons inévitables des pins penchés sur le rivage ou des cigales qui se mirent dans la mer. On ne peut rien raconter sans se servir des relations de transparence, sans suivre les morceaux choisis des fissures sous-marines remplies de sable blanc, sans reproduire la montée de gamme impériale qui va du bikini coincé entre les fesses à la tour en ruines au milieu des oliviers.

Soleil furieux au summum de ses explosions. Surplombs tourmentés où l’on est bienheureux de se tailler les pieds pour aller goûter aux infiltrations des sources glacées en surface. Même le gitan le plus instable se surprend à la pensée de rester, de ne plus jamais quitter ces calanques, de faire un peu partie de cette famille à la peau brune et aux yeux délavés qui a ancré ses trois ombrelles dans l’avant-port du paradis… Et puis d’un seul coup c’est la route qui te reprend: Celle qui de partout t’arrache et partout te recrache. La route sublime qui te fais voir ses atouts de déesse paillarde. La muse des infidèles, la route qui te divorce, qui te marie aux horizons, la plus cruelle, la plus sexy, jamais à court de drôles d’excuses, de déraisons. Le mouvement file un effet doppler aux chansons des sirènes. Sur la route rien n’existe et tout peut être vrai. La route qui te met des verres de couleur, qui te raconte que l’expansion de cet univers te revient, que l’infini est l’autre nom de ton chemin.

La micro baie de Torre Uxxxx me tend l’un des plus beaux miroirs où j’ai pu me mirer et la question de s’en aller avant le soir ne fait malgré tout aucun doute…

« I’ll always be a word man, better than a bird man ». (Je serai toujours bien plus un homme de mots qu’un homme-oiseau… Jim Morrison)

Sur la route, de Bologna à la côte ionienne. Juillet 2015

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