108 Chasser au kaléidoscope

Porto Salvaggio. On aimerait tirer tous les cordons de la lumière, actionner ces engrenages de rochers. Et l’on voudrait vivre profond, être amphibie, s’ancrer dans le silence, n’avoir plus que le risque des oursins, habiter dans le clapotis. On voudrait convaincre l’hiver que ce n’est pas un coin pour lui, qu’il y a bien assez de steppes et de toundras pour ses vents ravageurs, qu’il pourrait oublier ce port sauvage où la vie n’est jamais si belle que sans habits. Pour le moment les inspecteurs du soleil ne laissent pas un recoin inexploré. Le moindre petit cube de fraîcheur est méthodiquement débusqué, ouvert, déshydraté. Les nuits sont tiédies par les réflecteurs des pavés, par les marbres bouillants où se sont accumulés tous les incendies du jour. La canicule, c’est quand il fait chaud même au fond d’une église.

Nardó en fête. On frit des beignets dans l’atmosphère étouffante. La nuit n’a plus la force de rien rafraîchir. Les somptueuses adolescentes se dépêchent de garnir leurs jolies hanches de graisse. On se gave des pizzas del « Ciro » qui s’avèreront être rien moins que les meilleures d’Italie. Douche aux frais de la princesse des gitans dans le camping déserté. Le coude à la fenêtre de notre four voyageur. De belles allées de pins mènent à l’écorce vide de palais jamais terminés. Gloires déchues avant de s’être élevées, murées contre les squatters, façades moitié mises en couleur. Les fers à béton se tordent inutiles dans les ossatures sans avenir.

Lampadaires sans lumière. Midi sans ombre. Jeunesse sans travail. Plus de jus pour les sémaphores, patrouilles de police sans essence, lèpre de rouille sur les panneaux délavés. La nuit de l’économie d’énergie tombe doucement sur les faubourgs, autour des relax à ressorts où les vieux laissent la parole à leur canne. Il n’y a plus que les enseignes des supermarchés pour déchirer le beau châle noir. Mieux vaut se noyer lentement car les maîtres-nageurs vont à la rame.

Crise ou pas crise, l’agriculture est une chose que l’on ne peut pas interrompre. Les fruits arrivent à maturation que le dow-johnes le veuille ou non. Mais les industries un jour ça s’arrête. On débranche des machines crées pour un règne de mille ans de débauche énergétique. Et les orgueilleux bâtiments, les kilomètres de galeries, de tuyaux, se remettent à appartenir à l’oxydation et au chiendent. La raffinerie de Taronto est éteinte. On a soufflé les énormes bougies des décompresseurs. Plus loin, à sec, les bassins de décantation des eaux usées n’ont semble-t’il plus raison d’être. Peut-être que l’on s’est remis à chier sous les pêchers, à se soulager entre les rangs de grenadiers? « No funzziona un cazzo! » Rien ne marche, bordel! La société tourne au ralenti. Il n’y a plus que les bistrots et les tracteurs qui travaillent. Le crash des économies fait ressortir les ordures et réparer les vieux vélos.

Sur l’océan vert-de-gris miroitant des oliviers flottent des mangroves de figuiers odoriférants. La canicule rousigue inexorablement le nonos de la péninsule du Salento. La mer a grand peine à faire tomber notre fièvre, comme si on avait importé l’eau des Maldives. On peut toujours se réfugier dans les jardins simili-andalous des palais dix-septième où le jasmin parfume les puits. Il y a des poches de fraîcheur dans les « frantoi ipoge », réseaux de caves taupinées dans le tuff où, abritées de l’hiver qui fait tout figer, les olives étaient moulinées et pressées d’aller éclairer l’Europe ou lui savonner les menottes. Les tombereaux de lauriers-rose ont plus de fleurs que de feuillage et convertissent la lumière en parfum.

Comme on se retrouve écrivain des voies-rapides! Petit poète des aéroports, critique littéraire des gares routières, compositeur du compartiment non-fumeurs. La souris glisse sur des tapis volants. Mon bureau a des roues, ma maison un moteur. Je ne philosophe plus que dans les ferries. J’ai suivi un cursus de socio en minibus, fait science-po dans les bains de foule. J’aurai appris à me cultiver sur brûlis, à apprendre en apnée. Chasseur-cueilleur de vibrations, mon saxophone est un harpon, je chasse au kaléidoscope, je vais me poster là où s’abreuve la beauté, dans les prairies où paissent les sensations. J’aurai chouravé quantité d’images parce que c’est toujours ça de pris, parce que ce que j’apprécie le plus c’est tout ce que l’on ne me reprendra pas. Les tas de sourires, les caisses de caresses, les rouleaux de panoramas. Ma vie n’est peut être pas de haute-fidélité mais je la vis en haute définition. Image tellement compactée de détails que personne ne saurait la télécharger.

Il ne s’agit plus de regarder mais de se remplir. Ce n’est plus boire, c’est se noyer, respirer jusqu’à l’évanouissement, avoir du vivant plein le ventre et même des récompenses démesurées. J’aurai joué du piano dans un théâtre troglodyte, campé sur un gruyère de grottes et d’églises hypogées, respiré pour moi seul le savant parfum des hauts plateaux de Matera. J’ai dormi dans les bras d’une danseuse et sur le banc d’un parc, j’ai fait du sexe en sous-titré, de l’abstinence sous les cascades. Je me suis rafraîchi sous des fresques byzantines, douché au jet sur des terrains préhistoriques.

On passe au travers d’une terre incendiée, de villages aux noms grecs et de routes irrémédiablement coupées. Sur le plateau où transpirent le calcaire et l’origan, oú craque la tige des fenouils géants au passage des faucons crécerelle qui mangent les cigales avec leur musique, le maquis anté-désertique est tellement surchauffé que l’odeur formidable qui s’en dégage rappelle étrangement celle du feu.

Je sieste en pensant à une chevelure noire et pesante de tant de parfums complexes. Je pense à la sueur douceâtre, à la peau moite et enivrante de ces filles distillées dans l’alambic des danses traditionnelles. Le tambourin délirant des tarentelles, la puissance sur-populaire de la pizzica. On croirait que l’on fait tout pour chauffer encore un peu plus le pays. Essayer de cautériser ses brûlures. « Fight fire with fire ». Comme si en risquant l’explosion on pouvait espérer souffler l’énorme brûleur de ce soleil indubitablement nucléaire. Comment ce ciel couleur d’eau claire, de menthe glaciale, n’est-il pas encore devenu rouge de tant de chaleur?

« Marinièr de plena terra o paisan de nauta mar, te saluda de sus la grava, un que sovent s’en es anat… » (Toi le marin de terre ferme, ou toi le paysan de haute-mer, il te salue depuis la rive, celui qui souvent s’en est allé… orthographe approximative, correction bienvenue… Claudi Marti)

Nardó. Italia. Juil 2015

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