109 Devise de fontaine

A pleine vitesse dans la ventilation, bourrés de salade et d’acid-jazz sur l’asphalte défoncé de ces voies un peu péruviennes, on carbonise en pensant que le sud de l’Europe vaudra très bientôt moins que l’Amérique latine. La route ondule entre nos jambes dans un beau Sahara de céréales. Un café et quelques politesses nous ouvrent la visite privée des sous-bassement secrets d’Irsina.

Réseau de rigoles souterraines où la nappe phréatique transpire à travers la roche et transforme une vague humidité en fontaines formidables. Une sorte de source apprivoisée. Douze gueules vomissent à longueur d’année une eau à la clarté exemplaire dans un pays où tu te convaincrais assez vite de mourir de soif. Une leçon de survie qui viendrait des Romains ou des Sarrasins avant eux, et qui fonctionne encore… On se dit qu’il serait temps de s’en inspirer. Comme des cités quasiment doublées de citernes en sous sol. La principale de quelques 6millions de litres sans compter les zones oubliées et les citernes particulières. Soit peut être le double. L’eau dont on pensait ne plus avoir à s’inquiéter. L’eau dont la science nous échappe. L’eau qu’il faudra bien remettre bientôt au centre de tous les romans.

Long manteau des dolomites, pentes raides où les tracteurs font leurs rainures. La tâche des villages pâles sur le sentier de la guerre économique où le goudron laisse lentement place à la piste. Les tours fissurées de Craco, abandonnée après un tremblement de terre qui en a fait un dangereux château de cartes, font de merveilleux nichoirs pour les corvidés. Par plus de 42 degrés dans ce qu’il reste d’ombre et avec la décoration d’un âne maigrichon broutant les décombres, on se croirait dans la bande de Gaza…

Stries de la paume du monde que l’on ne sait pas lire. Le vent lève encore plus de questions que de poussière. Bandeaux d’oliviers au front des dunes de froment. Longs fleuves de gravier à peine décorés d’un filet d’eau. Les habitants sans-pareil dans leur grand-œuvre de gentillesse cuisent avec nous dans le four des terres cuites. Les gens agenouillés par la crise sont, comme toujours, les plus gentils. Il n’y a que les pauvres pour te rattraper en scooter quand ils voient que tu te trompes de route, pour t’accompagner vers leur focaccia de quartier, pour t’encourager à camper comme des sauvages. Dans les coins de galère tu n’as pas peur de choquer en cherchant à sauver tes sous.

Semi-rallye dans les tortillons montagneux du parc de Pollina. Tranquillité des régions désertées. C’est la paix nucléaire, l’aisance post-atomique. On peut toujours prendre ses aises après une bonne peste noire. Tu peux crier, chanter, faire crisser les pneus, la musique, le gosier, tu peux toujours faire le sans-gêne attendu qu’il n’y a plus personne à gêner. Pont de la voie ferrée où poussent de grands beaux chênes. La route que plus personne ne sauvera de l’éventration. Il reste un papi-hortensia de ci ou une mamie-géraniums de là, pour qui le passage d’une auto inconnue est un évènement.

Prendre de la hauteur nous fait rebrousser chemin vers un peu de printemps et la peinture parfumée des genêts que j’aime tant. De la région de Basilicata j’emporte un énorme paquet de sympathie et des mètres-cube de parfums. J’en emporte beaucoup parce qu’il y en a à profusion.

Qui se veut diplômé des meilleures plages ne peut pas manquer ce coin-là. Axxxxxxx, une crique où cascadent les derniers à-pics des Apennins piqués de pins tourmentés. Les appels des cigales ricochent sur les billes parfaites des galets. On croirait que la lumière vient du fond de l’eau pourtant profonde. Après le sirop de turquoise du Salento nous naufrageons sans résistance dans la décoction de saphir encore chaude de la mer tirénienne. Longer les hanches immergées des falaises, passer le goulot de mini grottes rétro-éclairées, faire jongler-plouffer-ricocher à peu près tous les calibres de pierres bouillantes. Il faut squatter le semblant de caverne à double entrée pour trouver un peu de frais.

Dans le court instant d’une sieste le four solaire s’est changé en théâtre d’éclairs. Pour ne pas me mouiller je file barboter sous l’orage. (Oui, c’est « dangereux » comme tout ce qui est bon, drôle, délicieux…) Une espèce de pluie de mousson fait se vaporiser toute la côte. Une viole de gambe baroque met en tranches fines l’espace confiné de la Honda qui patine dans les eaux de dégorgement, le torrent de la route côtière. Le grand pain de sel du Christ rédempteur de Maratea semble se liquéfier sous l’orage.

L’averse a dépoussiéré les chênes verts. Portails sans maisons, maisons sans porte. Mamies qui peinent à gravir les escaliers derrière les enfants poussés par l’ennui. Des commerces à la con mais pas de pain, de tabac ou de fruits. Nous partageons avec Alvaro des sourires gagnés par l’absurde. Le fond de l’air est amusant et triste.

L’errance géographique ce n’est rien. Un bout de l’iceberg. Ce qui nous mène, nous active, nous tourmente, nous motive, nous fatigue, c’est ce vagabondage intérieur. Refuser le menu des jours de la société c’est se lancer dans un probable jeûne forcé. Se défier des plats préparés par la logique, les saveurs artificielles jusqu’entre les cuisses. Les vitamines pour te faire rêver, la routine trop salée, les parfums cache-misère, le cache-sexe des convenances…

Ce n’est pas juste une mauvaise passe philosophique. C’est une crise « momentanée », obsédée par l’instant, c’est une folie pour les passagères, une transition obstinée, incertaine et sans fond. C’est le travail de sape de toute une structure, la mise à mort d’un monde que l’on s’est fatigué de voir souffrir. On voudrait planter son épée dans l’encolure de l’agonie, être un libérateur à l’estocade. Ras le bol de foncer tête baissée sur le cheval-vapeur d’une organisation moribonde. La charogne du changement, la momie pitoyable des temps modernes, le pus des plaies du capitalisme polluent la terre.

Sur la fontaine de la petite bourgade, des lettres en gros me sortent de mes mâchonnements amers, m’interpellent comme une tape sur l’épaule:

« Sempre piú libera. Sempre piú bella » Toujours plus libre, toujours plus belle… Grosse envie d’appliquer la devise à ma vie.

Basilicata. Costa amalfitana. Juillet 2015.

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