011 In the blind

« In the blind », je crois que c’est ce que disent les astronautes quand ils sont coupés de toute communication dans l’espace. Ce fut mon cas ces derniers jours, hors-réseau dans un espèce d’espace. Dans les îles de la côte est, avec citernes d’eau et générateurs électriques. Du coup je me suis fait oublier du monde, et je l’ai oublié en retour.

Comme j’ai tout laissé au hasard, je n’ai plus grand-chose à offrir, surtout pas des promesses… J’essaie de me sortir des cycles infectieux, je fuis le travail comme la peste. Je joue à saute-moutons entre les îles, j’écris le français sans accent sous une moustiquaire sacrée, le voile de tulle oublié par une grande mariée. Nous nous sommes dit « non » devant l’hôtel des cas désespérés. Nous nous sommes dit « non » à l’arrière d’un taxi et le prêtre s’impatientait. Tu as parlé et je me suis tu à jamais. Nous nous sommes dit « non » et nos amis, plus encore que nous deux, pleuraient, témoins du gâchis, du ratage presque intentionné. Le ventilateur gonfle la grand-voile de la moustiquaire, mon lit est maintenant un beau navire rectangulaire. Que serait-il advenu d’Ulysse sans Ithaque ni Pénélope? Il serait sans doute encore dans les bras de Circé. Je cherche l’île où elle se cache, je creuse le sable jusqu’à l’argile dont elle est faite.

En remontant la côte est de la péninsule, les terres s’aplanissent et se coiffent de très hauts cocotiers. Tout est vert à perte de vue, tout n’est que flaques, rivières, étangs, ruisseaux, estuaires. Maisons sur pilotis, on regarde s’affaisser les averses en discutant sous les immenses vérandas. On est en terre musulmane: panneaux bilingues malais/arabe qui font douter d’être en Asie, partout des mosquées, de la plus brute en béton à la plus ouvragée, comme celle-ci toute faite en panneaux de verre. Les appels à la prière participent à la bande sonore de tous nos instants. Beaucoup de bruit, d’agitation, très peu de place pour le silence, quelle que soit la manière de le briser. Je remarque que partout, pour l’humain en général, le silence est gênant, inquiétant, plus encore que le bruit. Le silence, comme réservé à un petit pourcentage de gens. C’est que dans le silence on entend tous les bruits, tous les cris de détresse, et alors il faudrait intervenir… Du silence naît l’individualité. Dans le silence on écrit, on pense, on réfléchit, et comme disent les militaires, réfléchir: c’est déjà commencer à désobéir!

Les chinois sont en autarcie dans le business et le peu qui nous vient d’eux c’est le montant à payer. Les hindous regardent passer le samsara, confiants en leur prochaines incarnations. Les malais sont un peu obnubilés par les considérations religieuses, mais ce sont les plus curieux, les plus abordables et les plus « attrape-touriste » aussi. Du coup on a surtout affaire à eux, les autres ne te voient quasiment pas, sauf au moment de passer à la caisse! Les exceptions rendent les moments d’autant plus savoureux. Si j’avais une raie noire sur le côté et quelques bagouses de plus, entre le look chemise/pantalon et la démarche fatiguée/dégingandée, je pourrais fondre ma peau tannée dans les méandres de little india. C’est qu’à force de parler du soleil, j’ai pris quelques couleurs!

Jeune femme indienne au troisième-œil incandescent. On n’a presque rien à se dire et je suis sûr qu’au final on ne s’aimerait pas tellement. Mais tu es à toi seule une hypnose, une délicieuse leçon de choses.

La pression électrostatique se décharge en plus d’éclairs que de battements de paupière sur le dos indifférent des buffles d’eau. Trois quarts d’heure à patauger jusqu’aux chevilles dans la nuit et les flaques profondes de Kota Terrenganu. Toutes les rues ont des noms de sultans, je me suis orienté à partir de la mauvaise gare routière, forcément que je suis perdu. L’hôtel apparaît enfin, comme un asile, silencieux, vide et cadenassé! Mais ouvert. J’ai bien fait de patienter, comme pour attendre le bus qui soit-disant ne circulait pas jusqu’à ce qu’il arrive… L’Asie où il ne faut jamais désespérer, où l’on apprend à forcer le destin en restant poli.

Longues pauses sur les trajets en autobus. Il faut faire le plein, les niveaux de tout ce qui fuit, goutte et se répand. Le chauffeur se pose pour manger, s’achète le journal et les clopes qu’il continuera de lire et fumer au volant. Ca ne me défrise pas, du moment que tu as trouvé l’arrêt et le bon bus, tout est ok. Je laisse des morceaux de sandales dans des lieux qui pour certains paraissent incongrus mais qui pour d’autres sont évidement parfaitement banals. Ici pour faire rêver il faut parler d’arbres caduques et de cimes enneigées. Il faut parler du RSA et de sa cheminée. Aucun tarif au menu de mes échappées-belles. Ma liberté est mise à prix fort, difficile à chiffrer.

Je dérive avec les continents. Comment vous raconter l’histoire? Par où la commencer? Car j’étais parti bien avant que l’avion ne décolle. J’étais déjà si loin lorsque vous m’aviez sous les yeux, alors que j’étais palpable et tangible, et pas seulement une écœurante suite de mots. Désormais pour écrire je m’appuie sur le vide… Alors, c’est sûr, ça n’est pas tout le temps bien droit, ça va et vient dans tous les sens, je ne compte même plus mes ratures, et pour vomir je m’appuie sur le bide.

Il me vient quand même à l’idée de cartographier mes balafres, toutes ces corrections rutilantes que l’on aura apporté à la rédaction de mon corps. Les encres sombres sous l’épiderme, sur le papier, sous les plus jolies des paupières, comme pour surligner les larmes. Les points de suture dans le texte, les mots manquants, les reliures de la peau. Le palimpseste des écorchures, les rides inscrites dans l’airain. Les reins. Les hanches. La soif qui naît devant tes cuisses et pas deux heures après le drame en trois actes manqués. Les actes de décès qui riment avec « feu l’artifice ». Prendre acte des disparitions. Se prendre au feu de la passion, encore un artifice, un mécano sans clou ni visses, une maison assemblée dans les arbres qui ne passera pas la mousson, une cage ouvragée ou se serrent des inséparables.

Sois bienvenue dans mon château de cartes-au-trésor. Fais cent pas vers la plage en partant du frangipanier, fais le tour de l’albizia, l’arbre à soie qui ne sert qu’à produire des flocons parfumés. Façonne-toi un moule dans cette farine de corail, poudrée du talc de ces squelettes. Laisse ta forme effilée dans la nacre fluide. Ne sois pas gênée par les anges qui voudront revêtir ta nudité d’une poussière de coquillages. Tu seras ma boîte à bijoux à demi-enterrée. Je te sortirai du sable et des songes avec un goût de sel, avec mes muscles de marée et un rire d’outre-mer. Je te tirerai comme un courant dans ce lieu où rien n’est moins certain que le plus court instant. Et tout ce qui te rend précieuse, tes opales et tes perles, tes pierres de lune et tes brins de safran, tes boucles d’ébène, et leurs inclusions de fil d’argent, tout ce qui te fait toi en cet instant ténu viendra se jucher sur ma vie, en fera ressortir les veines. Abritée sous la véranda plus vaste que les univers, cachée par le double rideau de la jungle et des pluies, protégée par les soldats du soleil en rangs serrés, cette portion de l’existence sera parfaite; parfaite comme peut l’être un crime à travers le vitrail des filtrations ultra-marines… Mais pour écrire je m’appuie sur le vide…

Je pense à ce délicieux livre dont le titre est à lui seul un des plus beaux poèmes, et qui aurait bien servi à encadrer mes écrits, voire à mon existence: « Seul avec la beauté ».

« J’écris contre la mort, comme on écrit contre un mur. » (Alain Borne)

Kota Terrenganu. Malaisie. Oct 2013

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