110 Couleur caméléon

J’aurai mené un grand pan de vie avec de jolis bouts de femmes, construit une seule immense relation avec de petits morceaux de chéries. J’ai créé un monstre amoureux de toutes pièces, fait une chimère passionnelle en cousant entre eux des instants. J’ai joué aux dames de couleur, eu des carrés de reines. Je me suis forgé un mariage au chalumeau. L’album-photo de mes fiançailles ressemble à un manuel d’anatomie. J’ai dû inventer une poésie aux noms interchangeables, des billets d’amour traduisibles. J’ai dû composer des mémoires reprogrammables, un passé plein de textes à trous. J’ai eu des noms d’emprunt sur le bout de langues sitôt oubliées.

Ma chérie est polyphonique, elle est ambidextre, extensible, elle est plurilingue avec autant de salives. Elle connaît le dialecte des mots tendres et ne comprend mon castillan que dans un souvenir sur deux. J’adore suivre ses formes polymorphes, elle est couleur caméléon avec des cheveux de gorgone. Elle a posé pour tous les peintres, l’orient-express lui est passé dessus. Ma princesse est montée au pistolet à colle, elle a plus de passeports que moi je n’ai de pantalons.

C’était une Sarde à La Habana mais elle avait les yeux bridés dans l’avion qui nous emmenait loin de l’Amazonie. Mon grand amour se régénère à volonté, elle est déjà morte et ressuscitée deux fois. Elle vit à Berlin quand elle veut, Taipee si ça lui prend. Elle a tellement de noms que je peux choisir celui qui me plaît, je ne peux jamais lui téléphoner. Je l’ai vue faire le grand écart, tatouer des dragons, rouler des pétards en parlant d’Aristote, étudier l’agronomie, vendre du pain, abandonner le droit, le reprendre de force, rédiger un mémoire de phonétique et des tas de billets d’adieux. Je sais qu’elle peut faire accoucheuse, pianoter tout Chopin, étaler son yoga où bon lui semble, déguster le robusta indonésien, parler d’œnologie, enseigner le français ou apprendre le coréen.

Ma femme est mariée, divorcée, maman, elle ne peut pas parler, pas maintenant, elle n’aura pas d’enfants, elle en veut cinq. Elle a insisté pour me voir et pour me refuser l’accès. Dans la rue on ne peut pas s’embrasser. Elle me voudrait toujours là où je ne suis pas, que je me casse où que ce soit mais que je lui réserve sa petite place entre mes bras. Elle m’a glorifié, ignoré, mordu. Elle ma poussé, m’a retenu, elle m’a noyé, m’a secouru. Elle préfère les filles et me dévore dès qu’on se voit, son mari ce n’est jamais moi. Elle est sûre d’elle, elle va et revient pour une heure ou pour vingt ans, elle ne sait pas, elle ne sait plus, elle est certaine, elle ne sait pas vraiment. Et on dirait que moi non plus…

Les villages de la costa amalfitana offrent un splendide réseau de ruelles, de volées de marches d’où s’élancent les points de vue. Les ravins, les ruelles s’intercalent, s’entrecroisent, forment un plaisant labyrinthe où restent malheureusement coincés beaucoup trop de touristes. Pas un mètre carré qui ne soit pas vendu à la maffia hôtelière. On assassine les paysages à coups de baraques à frites. L’art multi-millénaire de la céramique agonise sous les merdouilles en forme de cendrier-vinaigrette. La moitié du PiB doit venir des horodateurs. Je mettrais autant de charges explosives que d’étoiles à ces gâche-côte dégueulasses, ces envahisseurs en parasol qui font de l’extorsion de fonds marins.

Les bourgades agrippées aux effondrements appenins sont encore belles de loin. Tuiles vernissées de vert glissant, ouvertures arabo-andalouses. Les églises ont de sérieux airs de mosquée. Les ruelles escarpées, le dédale sans nom des micro-passages parfois sous-terrains ou avec juste un liseré de ciel entre les toits: on pense très fort aux medinas du maghreb. En jouant des coudes avec une armée de patience et d’abstraction on peut encore regarder la mer encore bleue s’immiscer entre les orteils de Gaïa, et apprécier ce pays beau comme un amour perdu.

Il est dit (dans l’Odyssée d’Homère et sur toutes les cartes postales à la con) que c’était là le promontoire où les sirènes faisaient récolte de marins dans les filets de leur voix langoureuse. Ma foi, il faut croire que la sur-pêche les aura elles aussi exterminées; ou que j’ai accumulé trop de cire dans les esgourdes; ou que j’ai par trop entendu leur chant mielleux; ou que j’ai suffisamment fracassé de navires sur les falaises des concessions; ou que moi aussi je connais la musique, la partition tragi-comique de la passion… Oh! mais, ceci-dit il me semble entendre au loin une mélodie charmante, je vais juste me pencher un peu plus pour mieux l’entendre, rien qu’une brassée ou deux dans l’eau claire, une paire de minutes au fond pour voir si je….

Ahh! Je vais finir par croire aux lupanars, m’acoquiner avec des louves puisque mes crocs sont devenus trop longs pour entrer dans les moules, puisque mes envies hypertrophiées font peur, puisque mes désirs turgescents ont vidé mon cœur de son sang…

Sous les aisselles du Vésuve, transpirer avec les Napolitaines, du basilic entre les cuisses, une gousse d’ail dans le pharynx, du romarin et de la ciguë sous la langue. Comme souvent la mer est le meilleur exutoire à ces ruelles de bordel formidable qui se maquillent en failles sismiques. Les avenues se vident comme des veines, une hémorragie de scooters, de carrioles, d’étudiants et de touristes renfle l’œdème de la cité.

« Tu voi fare l’italiano », marcher sur l’eau de ruissellement des étals de poisson et sur les marbres polychromes des églises multipliées comme des pains. La baie de Napoli ne ment pas au visiteur. Elle a sa réputation d’arnaque et de délinquance mais au moins ne s’affiche-t’elle pas en fausse publicité. Ses tétons ne sont pas siliconés, ses ridules n’enlèvent rien à sa beauté de sauvageonne-urbaine. L’italien dialectal semi-shuinté ressemble à du yougoslave. La très grande majorité des gens est accueillante, une sympathie à laquelle même Alvaro n’entrave rien.

Le linge des pauvres sèche aux balcons qui quasiment se touchent (je veux dire: les balcons, le linge et les pauvres) d’un pan de rue à l’autre. Dans le quartier español l’ombre sent la lessive et les fruits surmûris. En ouvrant la carte postale animée on entend les mamas se décrier d’une fenêtre à l’autre.

On bronze allongé dans les barques sur des flots cristallins emballés dans les papiers gras. On discerne un genre de logique dans le chaos du trafic. Si l’on prend en considération la densité de population affolante, les coups de boutoir de la crise ou la corruption qui voudrait tout gangrèner, je trouve que la ville ne s’en sort pas si mal. On a le menton en l’air pour ne pas abandonner à la légende la fierté d’être napolitain, comme on peut être fier de venir de Marseille ou d’habiter Valparaiso. Mais on peut tant qu’on veut bomber le torse, on se dit que le ventre du Vésuve replet de lave étalera un jour encore sur Naples sont jeu toujours gagnant de cendres et de scories, histoire de rénover un peu les ruines. On se lance tous dans la partie en oubliant que la terre est imbattable.

« J’ai l’impression que l’enfer c’est le paradis regardé de l’autre côté. » (Umberto Eco)

Napoli. Campagna. Italia. Juil 2015

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