112 Course d’ânes

Nous usons le goudron qui se ramollit lentement, passant entre la haute antiquité et le moyen-âge, entre les tombes étrusques où l’on vénère le plaisir de vivre et les cités pontificales où faudrait voir à pas non plus jouir trop fort… Sur la route perdue des ruines introuvables de Norcia s’évapore à gros bouillons la pluie d’orage. On est au milieu d’une fumigation de paille et d’eucalyptus, dont les dramatiques écorces pendillent telles les toges déchirées de pleureuses parfumées. Hammam à la romaine sous des olympes de cumulus, les éclairs picorent la vallée sur fond d’abruzzes bleu-électrique.

L’argument de la truffe d’été, de la focaccia ou des pêches, ou de n’importe quoi de comestible, permet de mettre les villages en fête. Les « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » nous surveillent du coin de l’œil. Retour de couches des bien jolies mamans au guidon des poussettes, et déjà de nouveau enceintes. Le planning familial ne marche pas mieux qu’aux Philippines.

Les jeunes qui n’ont pas tous eu le temps de quitter les bottes en plastoc se trémoussent sur de la soupe de sono españole. Cervantès est réduit au reggaeton. Amusante course d’ânes à laquelle, pour une fois, je ne participe pas (!) Margherita la remporte contre Valentina, et tout ça à moins de 50km de Rome. Moi je suis obligé de rire tout haut attendu que je connais des filles du même prénom, jajaja. On met l’ambiance en trouble-fête, motivant nos pouliches avec éclat.

Douche et repos manouche avant quelques nécropoles de plus. (Je pense avoir eu ma dose pour toute la vie.) Narni aux portes de l’Umbria. Appâts de jasmin, hameçons des glycines, places fortes escarpées, demeures médiévales. Vestiges de gentillesse dans les petits bleds aux pavés de lave que l’été remet en fusion.

J’ouvre les yeux sur ce dimanche de fin juillet. Difficile de savoir qui, du peuplier ou du vent, fait bouger l’autre.

Grelots des feuilles au bout des branches où bientôt viendront sonner les cigales. (Sonar=jouer de la musique en italien) Symphonie sylvestre avec juste ce qu’il faut d’oiseaux. Le camping ceinturé d’hôtels de luxe fait penser à un pauvre paysan mal à l’aise dans un salon 18ème. J’observe les vacanciers empotés dans leur porte-vélo, se dépatouiller dans les piquets de tente. Ils voudraient trimballer toute leur maison en vadrouille. Pas question de renoncer au confort absolu.

Bobonne fait la tambouille dans une espèce de cuisine en toile de parachute qui ressemble à une cabine d’essayage de monoprix. Monsieur fait son lard-gras devant l’écran-plat à l’abri des fastidieuses épines de pin, de toute cette foutue nature qui risque à chaque instant de s’infiltrer, de tout reconquérir si l’on y prend pas garde. Je ne parle même pas des gosses, je suis bien assez misanthrope comme ça… Je me dis qu’à être du côté des pauvres il vaut mieux vivre dépouillé, ne pas jouer aux possessions quand c’est à soit de les dépoussiérer. Je me félicite de ma légèreté toute personnelle et j’en profite pour leur chouraver des pinces à linges que je m’empresserai d’oublier sitôt la lessive éventée.

Il me vient un genre de fierté gitane et je commence à piger qu’on a tous bizarrement besoin d’orgueil pour avancer. Comme pour se justifier vis à vis des voisins et se dire que ce sont eux qui se trompent. Pour faire un héros acceptable il faut bien que les second-rôles soient dans l’erreur. Eh! Être en accord avec soi-même n’a strictement rien à voir avec la logique générale. La mauvaise-foi est toujours la plus valable quand elle est la nôtre. On se fabrique ses propres trucs, ses tours de passe-passe pour avaler la pilule, pour gober sans trop grimacer le déplaisant regard des autres.

Pour donner l’illusion de dépasser, de sortir de la masse, de surpasser, il nous faut rogner sur les alentours, tailler dans le bloc, accentuer les différences de niveau. C’est la technique du bas-relief. Soustraire aux autres, creuser des contours en sillon plutôt que se développer. Estomper et mettre des ombres pour faire croire en sa propre profondeur, et finir par croire soi-même au trompe-l’œil de notre normalité rien qu’à nous.

Les papillons aspirent la fumée sucrée des fleurs de câpriers, insensibles au charme pourtant puissant de la cathédrale d’Orvieto. Les micro-cubes de mosaïque portés très haut par la pierre rose ne laissent pas de clignoter. L’orage de chaleur abaisse un rapide rideau de pluie sur la vallée du Tibre. Grondement de la basse de Jupiter. Clochettes des grosses gouttes sur la carlingue. Sieste extatique avec le plein de paysages. Le tour du monde dans l’éventail des orteils. J’ai un sous-marin dans la poche, je me sens ultra-léger-motorisé par l’insomnie qui fait de ma vie une rêverie infinie.

J’en viens à vouloir remercier le manque de sommeil qui me rend comme je suis, qui me renvoie une image mystique du monde et de moi même. Remercier ces femmes qui, tellement pleines d’amour et de compassion, m’ont ouvert la cage du couple et laissé libre de convoler en mille autres noces. Remercier les patrons qui presque plus encore que les chanteurs ou les poètes m’ont décidé à franchir le perron des habitudes et à me lancer sur la route. Remercier les fortiches qui m’ont appris à aimer mes faiblesses, remercier les plus faibles qui m’ont plaqué au sol, tordu le bras avec leurs deux doigts de simplicité. Remercier les xénophobes qui m’ont fait savourer dix fois plus fort les fruits de l’exotisme. Remercier les simples d’esprit qui m’ont permis de situer, comprendre et renoncer au paradis. Et puis tiens, aller même, aller surtout jusqu’à remercier ma mère, quasiment crucifiée, qui est peut-être morte pour moi, qui a fait à ma place le chemin le plus raide, qui a éclairé avec son bûcher le chemin farci de crevasses.

Rendre grâces à ma mère qui s’est tuée pour que j’hérite de son envie de vivre…

J’avance, j’avance, j’avance pour réduire la distance entre des points qui n’existent pas. Le monde est imprenable, mais je fais le bélier, je m’attaque à toutes les portes. L’aventure me ravine et l’érosion me prend des heures précieuses. Je me rase dans le rétroviseur et je pisse dans la stratosphère. On m’avertit que je pourrais très bien mourir en route…¿et alors? Et quand bien même? Comme si de cesser de bouger me garantissait cent ans d’existence!

Le soleil, en se couchant, a mangé tous les nuages. La lumière crue de l’aube lèche la pistache des hauts-sommets. Les traces fraîches de la nuit froide, remplie de cris de loups, sèchent sur le pallier d’un nouveau jour. Petit pays de grand cailloux où ça sent le pecorino et l’herbe tendre. Lacets de goudron dans les monts Sibillins. Go-fast dans le grand Sasso. Les vaches ont les joues pleines de chlorophylle et les yeux plus profonds qu’un lac alpin. On se sent petit entre les graviers mégalithiques. Génial alpage des abruzzes. Campo Imperatore fait penser à des fonds marins. Ces milliers d’hectares de pelouse parfaitement tondue donnent envie d’un corps à caresser, d’une peau de lait entier, d’un verre ou deux de gentiane, d’une bergère à qui on n’aurait pas à raconter de salades…

« Nos vies sont comme les sons. Nous naissons, résonnons avec ce qui nous entoure, puis nous disparaissons… » (Hayao Miyasaki)

Gran sasso. Italia. Juil 2015

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