113 Permis de se tromper

A beaucoup voyager, à dévorer tant et tant de portions de route, on se découvre des préférences pour un certain style d’asphalte. Comme les costumés parlent de leur cravate, nous on parle de types de fontaines, de durées de parcours, des meilleurs pauses-pipi ou du revêtement routier. Personnellement je l’aime bien quand il est gris-délavé, très sec, pas trop pourri mais pas trop neuf non plus, légèrement fissuré avec une certaine invasion de chiendent, et avec cette absence de marquage qui simule remarquablement bien notre simili-liberté. Et vous: Vous l’aimez comment le goudron?

Dans la même mâchoire j’ai une dent de lait qui n’aura jamais trouvé sa version d’adulte. J’ai quatre dents de sagesse dont la lente émergence m’aura coûté d’insoupçonnées souffrances. Leur apparition a bouleversé tout l’appareil pré-établi, comblé des vides, mais ne m’a pas permis de mâcher mieux… Un jour que je faisais l’enfant sauvage je me suis éclaté une canine, depuis et pour toujours tranchante comme un ciseau de sculpteur. Une dentition dite harmonieuse mais tâchée par tous les excès. Quelques atèles de plomb, des tirs de balles. Des fêlures du genre cicatrices. Toutes les fonctions du mangeur opportuniste, c’est à dire du régime de charognard. Lassé de rousiguer des os mes incisives servent surtout sur la peau de pastèque. On les voit quand je râle et quand je ris. Montre-moi tes dents, je te dirai comment tu mords la vie.

La poussière de la corruption pique les yeux dans le chantier géant de L’Aquila. On a souvent besoin d’un tremblement de terre destructeur pour entr’apercevoir la réalité entre les lézardes. A Bagnoregio, l’écroulement prévisible du village, sottement bâti sur un grand banc de grès friable, est devenu une attraction touristique profitable. L’Italie devenue malgré elle un parc d’attraction de champs de ruines…

Leçons d’église dans le piano-forte, ou plutôt le contraire. En tout cas il y a de l’idée. Le son ranime un peu les vieilles pierres. Je vois des gens qui emménagent. Bricoles et vieux cartons s’empilent déjà de trop dans l’univers « nouveau ». Je réalise à quel point ça me fout la trouille, comme je tremblerais à leur place. L’errance est tellement puissante en ce qu’elle donne droit à l’erreur. J’ai le permis de me tromper, de rebrousser chemin, de changer d’avis sans arrêt. J’ai ma phobie pour les confirmations, mon attaque de panique quand les heures se répètent. Disons que j’ai affaire à d’autres types de concessions: Je n’ai peut-être pas eu de douche à moi depuis deux ans, mais si le robinet fuit, bah! je m’en tamponne royalement.

Les nœuds de la couronne d’épine du salvateur que l’on attend encore deviennent des rayons intergalactiques. Les peintures pré-renaissance exagèrent le trait des dorures dans les recoins éclairés des églises. Villes d’Umbria comme des tonnelles de raisin rose sur les plateaux rocheux. Ces zones où l’on est confronté à l’art multiforme en allant acheter le pain. Perugia, latitude montpelliéraine. Répétition de l’organiste pour le concert du soir. Demi-heure de Bach pour pas un rond dans la cathédrale désertée, petit plaisir des sans-le-sou. Assisi propre comme un florin neuf, astiquée à la brosse. On a briqué l’argenterie des oliviers. La ville, superbe de loin, est magnifique aussi dedans. Les crucifix comme des icônes, les voûtes en ciel étoilé, les pèlerins agenouillés dans les fascinantes églises à plusieurs niveaux.

Pour avoir su distancer sur mes pattes de bouc une troupe de scouts véritablement ridicules, je visite presque seul l’ermitage de San Francesco. Les escaliers descendent dans le paleo-christianisme, celui qui bien sûr me séduit le plus. Je pense au temple boudiste-zen de Kamakura. La même candeur des pierres vêtues de mousse, la même absence apparente de perversion. (A part celle de ces fétichistes de l’uniforme youkaïdi-youkaïda qui jouent à touche-pipi passé dix-huit ans et se la mesurent sous la tente évidement…)

Du tombeau de Dante au berceau de Michelangiolo, d’une mer à l’autre, on serre les lacets de la botte et je continue de vouloir continuer, de vouloir corseter le monde entier, de coudre entre eux les continents. J’ai un avion à tricoter, et des sandales à réaction. J’ai des points de croix plein la gueule, j’ai l’équateur en fil dentaire, mes amours en pelote, un fer à carder dans la gorge. Je continue d’apprendre en sachant que je mourrai ignorant. Je suis un roman cousu de fil noir. Je poursuis des rêves à tiroir, des chéries du genre « encore raté » ou « déjà prise ». J’ai tant écarquillé les prises d’air de la perception qu’il ne s’agit plus de recevoir passivement des stimuli mais de les absorber au passage. Mes sens sont devenus actifs, parties prenantes des informations environnantes, des pompes à impression du genre trou-noir qui voudraient pouvoir tout gober, avaler sans mâcher les galaxies assaisonnées de grains de sable.

Mes envies sont démesurées, mon désir insatiable. Ma faim est surdimentionnée, je n’ai pas assez de sept estomacs pour digérer toutes les merveilles de tous les mondes. Le toujours plus de l’addiction aux découvertes rend moitié-fou. Je voudrais tout décrire, tout dessiner, les baiser toutes et aller jusqu’à les aimer toutes ensemble, goûter à tout, tout peindre et tout voler, saucer l’adrénaline avec mon quignon de pain quotidien, troquer toutes mes côtes contre autant d’Eve, piller les arbres du savoir et chasser les colombes au gros calibre, me faire du steak haché de vache sacrée, mettre à la broche un vautour de Zaratoustra. Je bois l’atlantique au goulot, j’écrase mes clopes dans la mer des lamentations. J’ai fait mes douze travaux en moins de trois heures, l’Illiade dans un speed boat, l’odyssée dans un jet privé. Mon rallye entre les éclairs est juste assez sidérant pour m’ébouriffer comme un savant fou.

« Iniziare un nuovo camino ci spaventa. Ma dopo ogni passo ci rendiamo conto di quanto fosse pericoloso rimanere fermi ». Roberto Begnini. (On est toujours effrayé au début d’un nouveau chemin. Mais après chaque pas on se rend compte du danger que l’on aurait encouru en restant sans bouger.)

Quelque-part sur le goudron qui relie Viterbo à Tarquina, Bevagna à Chiusi della verna. Juil 2015.

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