114 Renaissance en 3D

Je retrouve ma solitude en Toscane. Introspection sur les routes secondaires. Tours de guidon dans ma Smart « for four » où je vais seul. Y’a plus degun pour faire du stop. On a trop la trouille de se rencontrer. Douche entre les bogues de châtaignes, nuitée sur les hauts plateaux de Pistola, qu’une tempête a ratiboisé. Ça fait du bois pour les Gepetto en herbe. (Je suis au-dessus des escarpements exagérés de Collodi, le village en cascade de ce pauvre naïf de Pinocchio.)

Savoir deviner la beauté derrière le hijab des échafaudages. Mettre une dose d’amour dans tous ses coups de reins. Mâcher, conduire, ou s’étirer avec passion. Dire aux instants qu’ils sont inestimables, à la peau qu’elle est savoureuse. Se pencher sur la tour de Pise, lui murmurer des mots gentils. C’est mon tour d’agacer les autres avec ma Toscane. Ce terme usité à foison, qui n’évoque qu’une vague notion ombragée de cyprès…

La Toscane, c’est comme la Provence (prononcé: « la teusquèn’, cé qeûm la prôvonc' » en bon français) c’est un concept qui englobe tout un éventail d’images, de perceptions. Ça va de la recette des cannelloni sur le napperon à la noix (y’a des noix dans les cannelloni?) aux découpes somptueuses des dentelles d’albâtre. Il y a les boulevards de bouffe, et les routes serpentines. Il y a les Autrichiens qui passent leurs vacances à déguster de petits verres de San giovanese dans les vignobles curés au coupe-ongle. Il y a la foule en short fluo, les filles qui doivent malheureusement se voiler les cuisses dans les églises où se retrouvent tous les corps de métier au sommet de leur perfection.

Il y a qu’on a décidé de faire des tableaux avec le paysage, (protégé au patrimoine de l’unesco…) qu’ici on a su imposer le silence à la publicité, aux éclairages. Comme quoi il est humainement possible de trouver un supermarché sans devoir l’indiquer en 8m sur 10m avec du rouge flashy et des néons tout autour. Finalement la Toscane, c’est un peu comme le « bio »: ça devrait surtout être considéré comme la normale, ou même la norme. Et ça devrait servir d’exemple pour rattraper les erreurs pathétiques des meurtriers du paysage qui ont œuvré presque partout ailleurs.

Il y a les cités principales dont rien que le nom fait saliver. On s’immerge dans l’atelier géant des meilleurs artisans. Orchestre symphonique du savoir-faire. Les bois sont finement incrustés jusqu’au ciel, même là où personne ne les voit, les fresques habillent le silence, les pierres sont autant de touches de peinture, et les maçons sont des orfèvres. Les marbres roulent des tambours, les tombeaux sont plus attrayant que certains vivants, les paysans sont des artistes de terrain et les cantonniers des sculpteurs de passages. Villes et villages se dandinent entre les multiples vallées où s’étire Florence.

Ce ne sont pas que les cités, les musées, les monuments, les rues, les campagnes bucoliques, les points de vue: c’est une ratatouille de tout cela, assaisonnée par une langueur savoureuse. Dans l’enfilade des champs bosselés, des blés passés au peigne à poux, dans le long roman des labours, dans l’addition interminable des villages qui ont poussé tels des figuiers sur tous les éperons rocheux, sur cette route qui, comme par enchantement, passe très exactement entre les deux rangées de lances des résineux, on assiste presque passivement à l’apparition de noms comme « carrare », « Vinci », « Gallileo ». On voudrait présenter les sculptures de Pisano comme des alibis pour pardonner l’humanité. Avec la pierre on peut faire ça, ou bien lapider la femme adultère. Question de choix, de libre-arbitre…

On croit entendre taper les sabots dans Sienne où les préparatifs des courses folles du Palio laissent croire que la terre pas si brune est alourdie à la bière, damée aux pas des copains et des repas de quartier. On pense aux effets de tant et tant de soleil sur les raisins et les olives, et puis, ouais, sur ces filles effilées comme des cathédrales gothiques, les bustiers ajournés comme les fenestrelles des campaniles, leurs yeux en rosaces de vitrail, les résilles du bronzage, et cette classe inclassable qui ne s’improvise pas.

On file dans les virages comme si l’on conduisait un gros pinceau, et doucement on se met à intégrer le concept de Toscane. Une compilation de républiques paysagères, des cailloux que les siècles ont sacrément bien empilés. Je n’ai franchement pas vu tant que ça du monde, mais je peux déjà dire que la piazza dei miracli de Pisa fait partie des plus beaux joyaux facettés par des mains humaines. Avec les copains on se demandait si, même avec toute notre discutable « avancée » technologique, on serait encore capables de construire des trucs aussi chouettes. En tout cas, nous, on en a conclu que non…

Le soleil fait tout pour bien percer le couvert surnaturel du bois de hêtres qui couvre le mont Amiata. Il enlève juste ce qu’il faut d’ombre à ce grand jardin de fraîcheur. Ses piquets de lumière se plantent entre les troncs gris-blanc avec cette aléatoire perfection en laquelle la nature sera toujours inégalée.

Les ponts se sont opportunément alignés sur l’Arno, le fleuve qui perce Firenze. Une bonne moitié de l’humanité s’auto-photographie (avec ce bâton dernier-cri qu’ils pourraient tous se télescoper où je pense) sur le belvédère où s’équilibre le crépuscule. De partout des Misaki, des Florinda, des Natasha, des Sarah. Partout l’opel bleue de Rosaline qui n’a pas cramé contre un mur. On me regarde griffonner le carnet de notes comme si j’étais un artisan du millénaire d’avant. Les mots d’amour gravés pour presque toujours sur le parapet, ou plus vite écris au blanco que la brosse du temps se fera un plaisir de corriger très bientôt. Ça veut dire que: soit les gens vont acheter du blanc correcteur chez le premier malin venu à en vendre; soit que ça fait partie du paquetage de tout couple amoureux qui se respecte. Dans les deux cas ça me fait l’effet d’un doigt dans la gorge. Si c’est ça le romantisme alors je suis vraiment bon à remiser au grenier…

Je pense en castillan au yoga d’une belle. Je travaille l’italien des propositions indécentes. Les locaux me demandent leur chemin (et en plus je le connais!) Les Españols me demandent si je viens d’Amérique latine. Les Polonais m’écoutent chanter comme un Napolitain. Mon bagage se réduit à chaque étape. J’arrive encore à me débarrasser des derniers grammes du superflu. (Après il me faudra aller tout nu ou commencer à découper le saxophone!) Je ne suis plus de nulle part. Un étranger partout chez lui. Nuit florentine prise entre pins-parasols et cyprès-poignards. Une cellule photo-sensible fait s’allumer automatiquement les fausses veilleuses du petit cimetière à côté duquel j’ai ancré mon errance. Une étoile filante rehausse heureusement le niveau de romantisme. Naufragé des chemins de traverse sur la houle des collines, je suis farci de burrata et de chianti. Mal rasé dans le rétroviseur, j’ai un sourire ambigu à la con genre Joconde.

L’automne s’insinue par toutes les écoutilles. Les interrogations que soulèvent les saisons s’entassent dans ma boite à questions sans réponses. Je tâte mon passeport comme une amulette. Le sans-plomb est mon élixir miracle. La carte-bleue est mon porte-bonheur… Je suis percé de doutes, un peu étranglé par la corde des dilemmes. Ceci-dit j’aime autant préciser à ce reflet déjà trop vieux à mes yeux que la peur ce n’est plus mon problème. Je montre les crocs à mon sourire ambigu. J’ai assez donné dans l’angoisse et les sueurs froides. Le plaisir j’en fais mon affaire…

900km en Toscane. Je rendrai à regrets les clefs de ma micro roulotte. Florence à l’aube, ses gros pavés bien savonnés. Perspectives un peu faussées. Le pont-vieux ressemble à un dessin de gosse. La cathédrale s’est faite incroyablement belle sur toutes ses faces. Parfumeur monumental, grand fabriquant de souvenir, le maraîcher livre à grosses brassées les plants de basilic. Je me talque les joues (et la chemise, porca miseria!)  avec le sucre-glace d’un croissant à la crème. Le café taché d’une brume de lait matinale finit de me préparer pour entrer dans le ring de pigments des peintres italiens.

Galerie des Uffizi. Le trecento dégoulinant d’or et de sainteté. Je pense au paradis sur-brillant de Dante Alighieri. Toutes les planches comme des contre-jour, et ces galiléennes à peau de lait, ces nazaréennes plus blondes que des flamandes… le fils du ciel en est presque roux.

Le quattrocento fait jolie la madonna et la maddalena de Signorelli devient carrément sexy-séduisante. Jésus sort les abdos. St Jean-ba a les pieds tous fripés dans le Jourdain. Saint-Seb’ balade partout ses flèches. Si l’accomplissement artistique va sans dire, l’uniformité des thèmes se met à sensiblement me lasser. Les vierges à l’enfant me sortent par les trous de nez… Les scènes un brin innovantes ou les épisodes de la mythologie sont vécus comme un soulagement dans la marée des historiettes évangéliques. Déformations consanguines des Medicis entre les marbres antiques encore pleins de sang vif: Les nymphes fines, les superbes satyres, les empereurs prêts à bouffer le monde avec les doigts, vautrés sous une coupole criblée de nacres.

Il y a le génial Tiziano qui apparaît comme un magicien à mes yeux de novice. Caravaggio comme le cousin Velasquez dont on n’est jamais rassasié. Les quelques Michel-ange que mille millions de flashes quotidien n’ont absolument pas délavés. Et surtout, surtout… il y a les yeux de Botticelli. Ses créatures me plaisent toutes, mais sa Venus met tout le monde illico au tapis. Impossible de couper le contact visuel. Je suis conquis, vaincu par une femme d’écume qui va sa nudité sur les plages de Chypre. Demain je m’achète un billet!

« Ce que David a fait avec sa fronde je l’ai fait avec mon outil. » (Michelangiolo)

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.