115 Vade retro dans la forêt

Correspondant de guerre-lasse. Fatigué de devoir expliquer mes inactions, justifier le végétarisme, ou la sieste, la poétique dans les gambettes, ou l’intention d’arrêter là la dispersion de mon génome. Voire en tout la conséquence d’un trauma, toujours dire le pourquoi des tatouages, et du voyage, et d’un bijou, d’une vie sans google-traduction, google-amitié, google-coaching ou google-éjaculation. Être bizarre pour avoir osé porter une chemise sans propagande et sans rayures, pour ne pas avoir la barbe au bon moment de la bonne mode, pour ne pas la tailler à la rentrée, pour cette audace injustifiable d’aimer se contenter de peu.

Je constate surtout qu’à l’inverse, quand on y réfléchit un instant, on ne demande jamais « pourquoi » à la routine. On ne demande pas aux types qui tirent les tripes du bétail avec les dents et se sucent les doigts sur du pancréas et du thymus haché pourquoi ils mangent des cadavres quatre-vingt-dix fois vaccinés et pas plutôt des lentilles aux carottes. Pourquoi ils s’habillent comme des daltoniens en payant plus cher un tee-shirt que mille ans de bibliothèque pour faire un maximum de pub aux salopards qui font bosser les gosses de six ans dans des caves. Pourquoi ils votent un grand « OUI » avec leur carte de crédit pour les plus grands affameurs que l’humanité ait jamais connu.

Moi je n’interroge jamais les gens sur leur parfaite petite peau rose indemne d’aventures ou d’expériences, ni sur les statistiques effarantes du divorce. Je ne casse pas les pieds de ceux qui ne s’en servent plus que pour aller pisser. Je ne prends pas la tête à ceux qui ne s’en servent plus que pour les mathématiques primitives de la ligue des champions ou des sudoku. On ne secoue jamais de questions celui qui laisse saigner tout le sang de ses heures sur terre face à Tf1 ou à sa merdique sœur de la Rai uno.

On ne se fait jamais expliquer les raisons du travail, de la famille ou du patriotisme. Je n’ai pas de boulot. (J’ai fini par trouver le prix de ma vie trop élevé.) Je n’ai pas fondé de famille. (Comme on « fonde » un empire ou une secte) et j’ai oublié mon devoir envers la patrie dans la cuvette des waters d’un aéroport. (« Ma » chère nation, voyons voir: celle-là même qui vend sans vergogne des millions de mines anti-personnelles indétectables ou qui apporte son soutient sans faille à des générations de génocidaires Africains…) Bah! je m’entends dire qu’on ne peut pas vivre comme ça, en pensant tout le temps aux conséquences de ses actes. Il me semblait pourtant que c’était une des idées de l’évolution, qu’on avait atteint un stade de développement cérébral suffisant pour au moins faire comme les bêtes et faire instinctivement caca loin de la tanière, que c’était comme ça qu’on évite d’aller droit dans le mur de la décadence.

Va bene! Alors au moins allons-y gaiement, que diable! Arrêtons de faire les timorés de la race élue. Relançons officiellement la jolie mécanique de l’esclavage, huilons les rouages de la machine à tout dézinguer. Revenons plus sérieusement sur le commerce triangulaire, appelons les colonies par leur nom, mettons l’essence en libre-service, gaspillons avec éclat, détruisons en chantant que le futur n’existe pas, écrivons partout « après nous le déluge » « t’avais qu’à arriver avant » « vaffanculo à l’avenir » et faisons bisque bisque rage à nos couillons d’enfants qui pique-niqueront des antibiotiques sous les pluies acides en regardant la mer imbaignable depuis les dunes de smartphones usagés….

Je suis sans résidence et sans paroisse. Je me fais oublier des dieux et des prophètes. Je fais profil bas quand passe la police. Les messes noires ou blanches glissent sur moi sans me rayer. Pareil les critiques ou les injonctions à me ranger. « Interdit de marcher sur l’herbe ». Ok, ils ne disent rien à propos de s’y rouler… Je passe l’assomption dans le calme tout relatif d’un bois sacré où il me faudra bien finir par faire mes besoins un petit peu moins sacrés parce que la chair est faible et remplie de pois-chiches mangés à même la boîte.

Que la forêt fut sanctifiée par les frangins franciscains fait surtout qu’elle est encore là et que les promoteurs immobiliers ont fait « vade retro » devant la croix. C’est ce qui m’importe le plus à cette heure de ma vie. Une forêt sans les spacca marones du ferragosto. Je me tiens loin du monastère, primo parce que je suis respectueux, que ma queue fourchue ferait mauvais effet, et que je suis plus à l’aise près du ruisseau où les muses et les satyres jouent encore à collin-maillard ou à mimi-cracra. Je commence à accepter ma « situation » (voilà que je verse moi aussi dans l’euphémisme…) sans pour autant mieux la comprendre. Post-traumatisé qui a choisi l’exil dans la découverte, la fuite en avant dans la nouveauté, plutôt que trois mille séances de psy et un tiroir d’anxiolytiques dans la table de chevet. (De toute façon je n’avais pas de table de chevet alors…)

Hier j’ai suivi de loin une procession religieuse. Je n’avais rien de mieux à faire dans ma sacré forêt. Et je dois dire que si les gens qui marmonnent en cadence en promenant une statue me font un peu flipper, j’ai par contre un grand attrait pour les longs serpents de lampions dans la nuit noire. Ok, puisqu’il est de bon ton de se confesser ici, je dois dire que je voulais aussi voir la binette de la bande de nonnettes de vingt ans dont les blanches toges virginales laissaient deviner, oh! scandale, quelques formes intéressantes. Elles piaffaient toutes d’excitation comme si elles sortaient en discothèque. Sauf que le DJ est un peu lanscinant. Santa madonna…..

Ici comme ailleurs en Europe, la dévotion totale est en perte de vitesse. Du coup on importe des Mauriciennes, des Malgaches ou des Philippines toutes mignonnes. Mince alors, je me ferais bien quelques entailles dans les pognes pour me faire soigner par ces nonnes à la peau brune… Je ne crois pas avoir vendu mon âme au diable pour autant. Bein non. Pas certain qu’il soit intéressé. Le cas échéant j’aurais négocié beaucoup plus de sea de sex et de sun, je ne serais pas emmerdé par le passage en sol aigu, la clé de fa dièse grave ne resterait pas collée en plein morceau, je ne galèrerais pas avec les combinaisons de prépositions ou le subjonctif italien et surtout je ne dormirais pas tout seul dans ma putain de Smart. Mon âme, je me la garde, on a encore des tas de trucs à faire ensemble. Pas encore entièrement damné le gros malin… (Chaque fois que je relis Faust je me dis qu’il n’en profite vraiment pas des masses au prix de son âme. Fallait voir à pas trop donner envie?) Lorsqu’à l’appel du prêtre tous sauf moi renonçaient à voix haute au Diable et à ses tentations sous le crachin des goupillons, je jure qu’il me semble avoir entendu une espèce de ricanement…

J’ai quitté le convoi de bougies quand les choses ont tourné au vinaigre des prières agenouillées, sous le regard désapprobateur d’une famille bien comme il faut (sans linge sale, sans saloperies bien secrètes, sans perversion et donc pas glamour pour cent lires) d’un moine qui envoyait des SMS pendant l’oraison (moi aussi je sais voir le pêché, même caché dans les manches de la chasuble) et des trois carabinieri (payés par le contribuable) venus pour protéger la chenille de fidèles d’une plus qu’improbable criminalité (au cas où Ben Laden soit planqué dans un chêne) plus passionés par la portée de leur lampe-torche (payée par le contribuable) que par l’épaulé-jeté des anges avec notre maman parfaite à tous, jamais oh! grand jamais! salie par aucun zizi. (le zizi!!!!! berk!  pouah! Directo en enfer avec les poils, la sueur et le méchant plaisir si dégoûtant qui fait rien qu’à faire des étincelles dans le bas-ventre!) On eût dit qu’un échantillon de la belle société sans taches me repoussait dans le sombre sous-bois des vices. J’ai fait de mon mieux pour m’intégrer… qu’est ce que j’y peux si je préfère chaque fois Pan, Isis ou Dyonisos à la compagnie de la chasteté? Je ne tiens pas tant que ça au pardon. Faudrait déjà s’accorder sur ce qu’est la faute…

« Son. There’s a lot of things in this world you gonna have no use for. So when ya get blue and ya lost all yur dreams: there’s nothing like a campfire and a canno’beans » (Fiston, y’a un paquet de trucs dans c’monde qui ne te serviront absolument à rien, alors si t’as pas le moral et que t’as foiré tous tes rêves: pense qu’y a rien d’mieux qu’un bon feu de camp et une boîte de haricots…Tom Waits)

Chiusi della vera. Août 2015.

 

 

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