116 A pieds joints dans le Rubicon

La bouteille de Rosé a fraîchi tout le jour dans le ruisseau de Camáldoli. Day-off dans la forêt, au dessus du quinzou’ qui remplit les routes d’énervés, d’accidentés. Je me cache et je fais l’autruche pour ne pas voir mourir la belle saison. Un jour pour se vider: Pisser-chier-écrire-jouer-dessiner-chanter. Pas de marbres appuyés sur des ciels de légende, pas de saints éternisés dans leur martyre colorisé. Aujourd’hui le monde entier en est réduit à une clairière et au glouglou du torrent où tangue une (demi) bouteille de vin. Et pourtant: à tant repriser le pantalon, à tant dépoussiérer le sac, à coups de lessive sans savon et de salade sans sauce (toujours jaloux des voyageurs?) mon petit monde à moi aussi à tourné. L’orage universel et inévitable du 15 août fait péter ses pétards dans la nuit qui tuera l’été, le vrai, le bouillant, le déraisonnable. Pas sa pâle copie aux courbes nivelées du septembre des retraités. Les derniers pèlerins en sportswear decathlon vident les lieux. Des fantômes en k-way frippé disparaissent entre les sapins.

L’esprit de vin me bat les tempes. Je fais hurler le saxo dans mon bathyscaphe. Je fais danser les corps de brume. L’éthio-jazz détend les ténèbres. Mes faux signaux font naufrager les cumulus. Les spectres de mes femmes s’entassent dans ma micro-machine. J’ai l’impression de faire un concert avec le big band de Fela Kuti dans une pitite voiture majorette. J’en sors comme un hulk en colère, je passe à travers le pare-brise pour sentir le vent tout crépitant d’électrons-libres me masser le cerveau. Je me baptise de tous les plus beaux noms d’oiseau avec l’eau glacée du ruisseau où je ne sais pas par quel miracle j’ai trouvé un litron de vin pour accompagner ma danse de sabbat.

L’averse a nettoyé les panneaux solaires. Le soleil a séché les parapluies. Alvaro a fait rentrer le loup des steppes dans la bergerie de ses amis. On se tire les couettes avec des sirènes de l’adriatique. Et j’en apprends des choses… Le voyage commencé en anglitanio continue en romagnolo dans le texte. Mon itañol amuse les filles. Chaque langue a ses particularités intraduisibles, celles qui rendent d’ailleurs savoureuse leur pratique. J’ai découvert stupéfait un concept évident pour Alvaro: il tromb’amico… Le « pote-pour-tirer-un-coup ». le contraire en somme de l’amour platonique. « Fiat lux » que la lumière soit, il a suffi de deux petits mots pour initier le big bang catholique. Le vieux coup du verbe fondateur, la tête de delco de nos réalités tangibles, les mots qui façonnent le réel, qui font des vases avec du silicate d’alumine.

Je ne suis pas un super fanatique des catégories, des classements ou des étiquettes. Mais quand tu te retrouves tellement bien défini par un simple bout d’italien dialectal, inutile de lutter. J’ai le sentiment d’avoir lavé mes pêchés dans le torrent du langage de la rue. D’avoir à confesser une plaisanterie douteuse. C’est ce qu’on attendait de moi, être un copain à qui se confier corps et âme sans redouter les fiançailles, un genre de journal intime couplé à un vibromasseur. Je ne me lamente absolument pas sur mon sort, j’aurais juste aimé en prendre conscience plus tôt… Ça aurait évité bien des ratages et des effusions d’encre. Enfin, ça manque un peu de poésie (encore que…) mais ça laisse justement du temps pour en écrire: Ce ne sont pas les dimanches avec la belle-famille ou les courses chez ikea qui occupent le plus clair de mon temps dernièrement…

Les décisions du genre « j’arrête de fumer » ou « plus jamais de pistaches avant le souper », vous connaissez? Bein… c’est exactement pareil avec l’adultère. Je ne dénie pas le côté pathologique de tout cela. Je n’y peut rien si elles sont toutes mariées et moi pas… Il y a bien longtemps que j’ai passé le rubicon, que je suis entré dans le territoire des ombres des maris. Encore rarement cependant avec autant de clairvoyance et aussi peu de circonstances atténuantes. Peut-être parce que le Rubicon, le vrai, est à un jet de pierre d’ici, et que la pierre, ça vaut mieux de l’envoyer ricocher que de la lancer à la gueule des filles perdues dans leurs promesses intenables. Et puis ce n’est qu’une autre façon de courir dans le grand n’importe-quoi de l’existence. Toutes les absurdités se rejoignent en dernier lieu. Y’a pas que Pinocchio qui a un truc qui grandit lorsqu’il triche avec les mots! Avec deux ans de voyage dans les guibolles, les femmes n’ont vraiment pas peur que je les colle de trop. C’est vrai que je n’ai pas vraiment un karma de poisson ventouse. Ces derniers temps je n’ai envisagé mes possibles « chez-moi » que sous la forme de véhicules, de trucs flottants, de zeppelins. En tout cas, l’autre jour au milieu de la procession, j’ai bien fait de ne pas promettre tout haut de renoncer aux tentations…

Une fille de sable, un homme d’argile, sur la plage de Fiorenzuola. Un homme d’argile durci au feu ouvert. Noirci, craquelé par les flammes. Avec des yeux en coquillage qui voudraient voir le monde couvert de nacre. Un homme modelé à la main, dissymétrique, inégal, anguleux, grossièrement lissé à la salive. Un homme qui joue avec la braise, qui recouvre la terre avec les lignes tortueuses de son bâton à feu, qui peuple son ciel d’étincelles. Un type à bout qui continue de dévider tous ses rouleaux, qui mâche encore après la fin des haricots. Un homme qui se reperd, qui se repense, qui se renforce dans la fatigue. Un homme que la douleur fait se lever, que la peur pousse à bondir vers l’avant. Un homme en rebellion contre lui-même, décidé à refuser les lois de la gravité. Un nihiliste qui voudrait tout avoir. Un théoricien de l’absence. Un bohémien qui lit les lignes de ses mains, les mains de la fille de sable, la fille de sable dont on ne sait strictement rien.

Rescapé de l’hiver au bout d’une corde à nœuds de chemins. Je regardais la mer. Mon cœur de pierre à ricoché.

Haikus grossiers du capitaine Haddock, fièvres vineuses du capitaine Flamme, récits de pneus qui crissent du capitaine Fracasse, poésie mal suturée du capitaine Harold (le nom nippo-américain d’Albator) délires autour des seins ou des sanctuarisés, immense trompe-l’œil des échelles de valeur: mes écrits n’engagent que moi, mais comme c’est moi qui les écris… Si je ne risque pas de m’en excuser, je n’attends pas non plus qu’on les applaudisse. C’est ça ou la carte postale avec un string tendu sur le fessier de l’horizon: « Cé tro bo ici, la mer elle est vach’ment bleu. » Pas sûr que ce soit moi le plus vulgaire… De toute façon, avec le temps qui ne sait que passer et ces espoirs saugrenus qui nous éloignent, ça devient presque des textes anonymes. Ca ou tout savoir du teckel déguisé en Elvis qui a marié Belmondo à Beyoncé!

Après mille fois longtemps loin des pupitres, j’ai encore (!) une pique au cœur quand arrive la rentrée. La mienne n’est pas exactement au menu. Je n’obéis pas beaucoup à l’ordre du jour. Mais je finirai bien par réussir à ne pas m’en aller subito-presto à peine arrivé. Ça dépendra de Rome, de Ryanair, des ambassades. Je peux sympatiser avec le Pape dans une taverne du Vatican, ou avec une putain Yougoslave dans le bus de Bologna. Je ne sais pas si je quitterai l’Italie pour mieux y revenir, si je vais faire le tour de la terre en hydravion ou celui des Canaries en kayac. Ce sera fonction de la météo de la fin septembre, du temps que vous laissera le retour aux heures studieuses. Je pense à mes nièces qui grandissent sans crier « garre ».

Je pense à l’idée folle de Charlemagne, avoir inventé une école qui ne soit pas itinérante… Les classes devraient se faire dans des autobus, les instits conduire des roulottes. Faudrait passer le bac de français à Beauduc, faire son master en Macédoine. Mais on n’apprécie pas tous la perdition… J’aime à répéter pour bien le laisser entendre que je ne me sens pas moins con avec ma maison sur le dos. Comme si l’escargot dénigrait le nid de l’aigle ou la grotte du grizzli. Les vagabonds seraient bien empotés sans leurs connaissances dignes d’admiration, les amis qui ne prennent pas leur jambes à leur cou au premier couac dans leur réalité. Les voyageurs sont des froussards qui ne méritent pas d’être pris pour plus intéressants que les autres. Seules la mention des lieux exotiques ou les belles histoires du chemin font lever la poussière, qui n’est que de la poudre aux yeux…

Je nous souhaite un bel été indien, avec des calumets de la paix, des pow-woh endiablés, des sqwaws délicieuses et des papoose en liberté. Une saison pleine de bisous, de bisons, de hautes tentes où se raconter à voix basse des histoires d’esprits et de respect.

« Davant leis uelhs, ges de barrièra, la sau e l’aiga sensa fin. Lo vent si garça dei frontièras, ti fau viatjar ambé son trin. Va t’en gabiòta se siás lèsta, va t’en esclairar lo camin, per lo vaissèu de ma mestressa e lei barcas dei clandestins. » (Plus de barrières devant les yeux. Rien que les embruns des flots infinis. Il te faut voyager au rythme du vent qui se fout des frontières. Si tu es prête petite mouette, parts devant m’ouvrir le chemin, et celui du navire de ma maîtresse, et celui des barques de clandestins. Lionel Tatou)

De Firenze à Fiorenzuola. Août 2015.

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