117 Parcours amphibie

Il y a des mots qui repoussent la marée. Des mots que les rouleaux de l’océan ne peuvent pas effacer. Des mots qui te rebondissent à la gueule, qui remplissent les espaces laissés vacants par tes silences assourdissants. Des mots qui se trémoussent dans le salon d’attente des déclarations décisives. Des mots qui se dandinent au milieu de tes phrases comme tes hanches sur le chemin. Il y a des mots gentils pour se dire de gentils « va chier », des qui se lancent comme des pavés. Et les discours qui nous étranglent, et les histoires qui nous vieillissent, les berceuses à dormir debout.

On a mis des mots de partout et on s’étonne d’être un peu surpassés par la diction. On a commencé par appeler un chat « un chat ». Mais ça n’a pas duré. On s’est mis à rajouter « noir », « botté », « sauvage » ou « de gouttière » et tout est parti de travers. Un jour un jongleur a pensé que les balles ou les mots ça pouvait se lancer pareil, et sa poésie a tout chamboulé. Les gentilles piles de mots se sont répandues au hasard. Plus rien n’avait de sens, on créait des mots disqualifiés d’avance. On s’est dit que les mots sérieux valaient mieux que les mots pour rire, on a mis des mots tendre entre toutes les griffes. On a juxtaposé sans réfléchir le mot « chat » et le mot « souris ». On a fait des mots de la fin qui laissent à tous une saveur d’inaccompli…

Il va de palaces en palaces le vagabond qui rapièce son linge avec l’aumône d’un bout de fil. Il sait que l’hiver le pourchasse et que lui seul saura distancer les saisons. Il sait ce qui peut lui en coûter de perdre un bouton.

Deux zigotos zèbrent la péninsule, zigzaguant d’est en ouest pour essayer d’attraper le pompon du soleil. Ce soir il plonge là où selon la carte se trouve la méditerranée. On part le surprendre dans son sommeil. On a même réservé un bateau pour tenter de le sortir nous-même de l’eau. Le ferry, comme une navette de tisserand, ajoute un long trait blanc au tapis bleu profond de la mer tirénienne. Le ciel est délavé à sec, le soleil sans issue. Les filles font des queues de poisson, les ombres sont pointues. Moi je ne dirais pas nom à un exil sur l’île d’Elbe. Je me sentirais sans doute plus empereur ici qu’ailleurs et très certainement plus accompli sur mon joli rocher qu’à dada sur la Bérésina.

Ça n’a pas dû être coton de fabriquer la Corse. Mêler des fossiles de pistaches aux falaises de farine. Mettre du rose aux joues de tous les rochers. Arrondir tant et tant d’angles de granit. Trier les grains de sable par taille et par couleur et les disposer selon les reflets des profondeurs. Et tous ces emballages de liège autour du tronc des chênes, et le parfum de maquis répandu partout. Il a fallu se les planter les 80 millions d’arbousiers, tisser les tapis de lentisques. Et cette idée démente, démesurée, de ceinturer l’île avec l’eau des caraïbes…

Pays panoramique où les points de vue sont indiscutables. Il est cinq heures et le maquis s’éveille. L’œil fouisseur du faucon est déjà haut dans l’orangeade des couches d’air qui colorent le désert des Agriates. Je me sens presque idiot d’être allé moissonner si loin la beauté quand sa production en est si florissante ici. Si j’ai quitté Bastia et le cap corse c’est bien par peur d’y rester pour toujours, comme qui s’interdirait le coup de foudre. Le cri des aigles fend les boulets qu’ont tiré les canons de l’orage sur la toundra granitique de Cosciono. Mélodie de la pression artérielle dans le silence des hauts-plateaux.

Le ciel planté sur la lyre de leurs cornes, les vaches (qui ne sont donc pas toutes fictives) picorent les gratte-cul du bout des dents. Les cochons servent de ralentisseurs. Myrrhes, genêts et tant et tant de fabricants d’épines sont prostrés, prosternés devant le concile des vents d’altitude. Parois froissées de papier à crèche, cascades en feuilles d’aluminium. Pigments lilas au fond des aiguilles de Bavella, érodées par tant de regards. Les pins font la ronde autour des grands galets. Les hirondelles ne feront pas la rentrée. Elles s’en vont sans se retourner vers les étés des autres. Elles ont bien de la chance, elles, de ne pas avoir besoin de chaleur humaine.

Mon triathlon à moi, c’est d’abord presque un vol plus qu’une nage entre les cañons immergés. Il faut évacuer ses bulles avec la chevauchée des walkyries, se prendre pour une raie manta même si l’on est tout rose-porcin et décidément pas assez plat. Puis il y a l’apnée contemplative chez les poissons restés sans voix. Il faut le faire sans alarmer les secours, et en profiter pour réviser ses verbes irréguliers. Puis vient le dangereux mais oh! combien exaltant yoga-félin dans le dédale des empilements de pierres flottées. Longues goulées d’adrénaline à faire le chat de mer dessus-dessous les semences de montagnes. Parcours aux manières reptiliennes dans les gorges catastrophées où l’on a écaillé un godzilla de pierre. Récompense en forme d’émotions pures: la coupe est pleine de souvenirs.

Ok, ok… J’ai eu l’audace de parler de plages avant d’arriver à Bonifacio. L’outrecuidance d’évoquer des routes panoramiques avant de traverser l’alta rocca. S’il est des fois où les qualificatifs descriptifs des pays sont exagérés ou très adroitement tirés par les cheveux (Genre « côte d’opale ») force est de constater que rien ne va mieux à la Corse que de la dire « île de beauté.

La Corse, « c’est comme le sexe, il y a ceux qui en parlent et ceux qui en profitent, après quoi il m’apparaît urgent de me taire ». (Desproges)

Bonifacio. Corse. France (ou presque). Sept 2015

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