118 Un sofa de possidonies

Les concours de ricochet des titans ont bien failli combler le détroit qui nous sépare de la Sardaigne, la non-moins-superbe cousine italienne de la Corse. Peut être un poil moins canon mais sans doute un peu plus facile à vivre. La psychose indépendantiste et le prix des pizze sont quand même moins exagérés. Les montagnes et la pression touristique aussi.

Pour en avoir décliné tous les cas, à tant l’avoir inclus à toutes les structures syntaxiques, les variations sur le mot « bleu » viennent à manquer. Pour bien s’expliquer, il faudrait siroter de petits godets d’aquarelle, lier ses vinaigrettes à la peinture à l’huile, se bâfrer des salades à l’indigo. Faudrait avoir le point de vue des albatros, revoir tout Raoul Dufy en se bouffant de la soupe aux schtroumpfs, saouler Matisse au curaçao puis passer son brevet de pilotage dans les Bermudes. Faudrait être premier saxo dans l’orchestre du Titanic, considérer la mer comme un auto-portrait. Plonger dans sa propre palette, nager le crawl dans l’encrier, maquiller ses yeux au jus de myrtilles, aller bosser en pédalo, se faire du perroquet rôti aux patates bleues, sucrer son thé au colibri… mais bon: Parler des bleus de Sardaigne, c’est comme décrire un long baiser fougueux: Le mieux c’est quand même de le faire en vrai…

Une plage faite entièrement de micro-billes de quartz blanc. J’ai l’impression de m’allonger sur des millions de granules d’homéopathie. Aussi l’impression de ressentir toute leur délicate médecine. Guérison en douceur de tous les mauvais sorts, ou presque. L’eau est puisée à même les cartes postales. Je n’ai en vérité jamais pris de train, d’avion ou de bateau: Je voyage à califourchon sur le manche d’un râteau de jardin Zen. Je passe un doctorat des bords de mers. Avec des mouvements saccadés qui, vus de trop près, paraissent illogiques, le voyageur tisse une toile d’impressions et de souvenirs sur son monde. Et tout ce qui vient s’y faire prendre crée une vibration qui surexcite son attention. Son horizon est surdimentionné, son terrain d’action triple XXXL. L’info locale n’a plus aucun sens, sa météo se fait mondiale et, doucement, sa citoyenneté aussi. Tous les terriens sont ses compatriotes, il parle assez couramment dans ses langues fraternelles, il sait dire à tous que nous ne faisons qu’un.

Un gros coup de flux d’est a retourné la coupole des derniers parasols. Les grosses fleurs de tissu se sont fermées avec le soir, ouvrant en grand tout l’espace de ce ciel de septembre sarde. Le voile de traîne des avions rappelle le sillage de longs bateaux atmosphériques. La frange de nuages côtiers dépeignée par les vents contraires s’est mise à frisotter en gros tourbillons filandreux. Cet alignement de spirales a déformé les perspectives, et la coupole de l’espace, elle aussi, s’est inversée. Allongé sur le dos, contemplant ce ciel outremer étrangement convexe, il me vient l’idée et l’illusion bizarre que je suis en train de regarder la planète terre depuis ma plage interstellaire. Ce soir je dormirai ici même et je regarderai les lampions du monde s’éclairer de partout, et les constellations de réverbères, la voie de lait des villes de nuit. Ce soir je dors sur un astéroïde de sable blanc et je fais des ricochets sur le vide intersidéral. Pas mal, pas mal…

Maigres pompons de piquants au bout de monticules de troncs torsionnés, les genévriers géants, allongés par les difficiles conditions de survie, prennent des pauses dramatiques pour jouer aux billes de senteur dans la pente des dunes. On dirait des sahéliens accoudés dans des divans de laine de chameau, occupés par des parties millénaires. Le sol est dur. Le vent magistral n’aura pas fait relâche un instant. J’ai misé ma fatigue sur un tapis de silice. Mais les gains d’une nuit sur la plage sont inestimables: les étoiles filantes sont toutes à chacune un bijou de prince, une création unique au monde. J’ai tiré à moi tout le drap soyeux de la voie lactée, ne laissant rien à la reine de Carthage ou aux héritières du grand Khan. Orion a fait siffler son épée de perles entre les hémisphères qui se jalousent les constellations. L’aube entière m’appartient et avec elle tous les trésors qu’elle aura mis à jour. Je suis le seul exégète invité à interpréter les traces divinatoires que les ténèbres et les noirs scarabées ont rédigé dans le mini désert de la costa verde.

S’il faut impérativement exister en bâtisseur, puisqu’en ce monde on ne peut « être » sans « construire », j’aime autant habiter dans mes châteaux de sable, ériger ma vie avec un seau en plastique, gâcher tous mes ciments à l’eau salée. Je vis en voisin du ressac et j’ai besoin de ses claques sur l’épaule, de sa lessiveuse à cervelle. Besoin de briser mes miroirs dès l’aube avec des volées de pierres plates. Je peux ouvrir des fenêtres de nacre et poser des passerelles de roseaux, monter les murs de mon existence avec des cairons de quartz. Une vie où marcher est déjà un dessin, où le simple fait de regarder devant t’emporte loin. Ne jamais déposer le calice des vacances et n’avoir que des enfants qui s’amusent et des épouses en bikini.

La mer qui te repousse comme un métal précieux, qui te contraint à toujours tout redessiner. C’est la vague qui devient ton maître d’armes, ton précepteur, l’écume est ton gourou et le courant ton entraîneur. Et puis les prophéties du large, la longue bible des bleus, les fonds qui te prennent en otage. Et dans un sofa de possidonies, le magasine de l’horizon où l’on lit que tout est possible, même quand rien ne se passe. Livrer sa colère aux rouleaux, ses grands sanglots à la sansouire, et parler d’amour dans les dunes où l’écho ne te trahit pas, tailler son cœur au fil de l’eau… Et même, peut-être par contagion, par mimétisme ou par association d’idées, à tellement, tellement, tellement s’entourer de beauté, en arriver aussi soi-même, qui sait, à être beau…

Profitant d’une courte connexion sur le parking du supermarché. On retourne fissa mettre nos viandes en salaison dans le golf d’Orsei.

« …produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise… » (Baudelaire).

Equinoxe en Sardaigne. Italie (ou presque). Collection été-automne 2015

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