119 Mort et résurection à Venise

Visiteur volatile, éther d’une amitié que l’on n’attrape jamais. Frangin fugace, sans chaîne et sans-gêne. Enfant-loup qui ne veut pas aller à la niche. Fiston prodigue qui se dépense jusqu’à la corde, qui digère des prodiges terriens pour en suer quelque-chose d’insensé, pour recracher un long jet d’encre noire et camoufler habilement sa fuite. Tel un GPS hystérique je n’ai de cesse de recalculer les itinéraires, d’évaluer les distances en foulées, de m’essayer aux lignes droites entre deux points d’errances invraisemblables.

Les cités capitales sautillent sur les staccati d’un encéphalogramme en overdrive. Voyageur frissonnant de cocaïne auto-imune, en rodéo sur son amour volant, volage parce que s’il a des ailes c’est bien pour s’en servir. A Dieu va, va bene o vaffanculo! Pour moi l’apocalypse est déjà consommée. J’existe dans les après-moi d’un grand déluge tout personnel. Je fais sonner les trompes de mon propre jugement dernier. Je n’ai encore rien vu et il me semble être déjà venu où que je puisse aller. Je suis des leçons particulières d’indiscipline. J’entends de partout le bourdon d’un aum enivrant. Derrière les bruits de l’homme je peux sentir que le dragon de l’univers ronronne, au moins lorsqu’on se risque à le gratouiller sous la gorge…

On paye pour grimper, pour descendre, pour aller et venir, on paye pour rouler, se garer, pour regarder. On paye pour réserver, pour annuler, pour dormir, pour se recueillir, pour boire de l’eau et pisser son infusion de poison. On paye en plus de ses dépenses, on paye pour ce qu’on a gagné. On paye pour son pain et pour aspirer les miettes. On paye plein pot même les pots vides, on paye les pots cassés, on anticipe sur le décès, on paye parce qu’on salit, on salope tout en faisant rien qu’à exister. On paye pour maigrir, pour danser, on paye pour envoyer des sous, on paie pour les récupérer. On paye pour rénover et pour corrompre, on paye au noir pour rester un moment dans la lumière. On paie la boîte où l’on mettra nos cendres et pour un peu on paierait le type qui se chargera de les disperser… Je ne mettrai rien de côté, je taxerai quelques sous pour le passeur, je ne crois pas qu’il faille payer pour revenir… la résurrection est incluse, la réincarnation gratis.

Venezia. Wouaou. Venezia… Rien que d’écrire son nom me fascine. Venise. Tout droit sortie d’une fiction irrationnelle. Une très jolie fantaisie pour laquelle on n’aurait pas pris en compte les questions réalistes. Ce n’est vraiment pas si souvent que les compositions humaines arrivent à la chevilles des beautés naturelles. En voici un des rares exemples étalé au ras de l’adriatique. Rien que par sa position elle serait déjà exceptionnelle, ou juste pour ses voies d’eau divinement intriquées, ou rien que pour ses ruelles qui ne laissent d’autre alternative au regard que celle de naviguer. Elle serait incroyable seulement pour son architecture délectable, pour ses placettes où la vie toujours trop véloce plante un grand coup de frein contemplatif, pour sa débauche de fenêtres, sa foire aux marbres, ou ses jardins secrets. Mais tout additionner en un seul site ne pouvait que couper le souffle.

L’esthétique est omniprésente, le spectacle à ciel ouvert, étiré, aérien, porté par mille milliers de colonnes et de pilotis. Les agrafes des ponts maintiennent ce puzzle de palaces flottants où toutes les nations de la terre viennent se prendre une leçon de style. Toutes les dimensions sont exaltantes, toutes les perspectives valent de passer langoureusement par le canal du regard. L’œil ne sait plus où se poser, la mémoire visuelle entre en surchauffe devant ce harem d’harmonies. La marée prend partout ses aises. Les halls d’entrée sont des pédiluves, les paillassons sont amphibies. On reconnaît les habitants à leurs branchies. Le football de quartier se finit forcément à l’eau. Le vent fripon découvre une énième internationale de jupons sur ces ponts des arts de haut-vol qui unissent tellement de rives qu’ils ne peuvent que t’inspirer l’embrassade.

Les vagues font bouléguer les bateaux-ambulance, la patrouille des condés, le vaporetto du populo, les taxis de luxe ou même le hors-bord corbillard. Il est des rues trop étroites pour le cabas à roulettes, des canaux où les gondoles à la con entrechoquent leur coque de laque en remuant les algues vertes. L’embouchure du grand canal en bouche un coin aux champs tout Elysées qu’ils soient et autres ramblas prétentieuses. Venise est un musée immense et sans doute effectivement la plus belle ville du monde, tant et tellement qu’elle ne participe même pas à la compétition: hors-concours pour laisser leur chance aux citées concurrentes. Si l’on présentait un plan de construction de la ville à un collège des meilleurs architectes de ce temps, ils jugeraient probablement impossible la réalisation d’un tel projet.

L’église San Marco, superbe, presque entièrement mosaïquée, se visite mieux avec un coupe-file de pirate. Celui de ceux qui ne suivent pas le pas japonais de passerelles qui permettent de passer à sec la jolie pataugeoire de la place homonyme. Sans doute l’une des plus raffinées de la terre si seulement l’on pouvait la deviner derrière le camaïeux multi-ethnique des millions de débarqués d’une planète de bermudas outrageusement fluorescents. Le mauvais-goût vestimentaire fait tâche sur les dentelles d’albâtre et sur la forêt de piliers. Venise donne aussi envie de rediffuser la variole ou de financer le bio-armement mais bon…

Heureusement on avait programmé rien qu’à mon attention (je crois avoir été le seul à sourire) un happening artistico-iconoclastico-nihiliste insurpassable au centre de cette Mecque de foutus trépanés colombophiles qui cultivent la peste volante à pleines poignées de pop-corn ou de miettes à 20€/kg. Les pigeons de St Marc je te les mettrais par décret au menu de tous les restos vénitiens jusqu’à extinction de la race; et des pigeons; et de ceux qui les engraissent; et des restaurateurs aussi tant qu’à faire! Pour mon bonheur, un savoureux chapitre inédit des chants de Maldoror à ouvert une ronde d’indignés, qui plaquaient leurs mains contaminées de lèpre volatile sur les yeux de leur bambins déjà tous diarrhéeux de crème-glacée:

Un bon gros gabian, pour ainsi dire « couillu » comme pas deux, avec une gueule de brute érotique et un bec anguleux à casser du silex, étripait minutieusement un de ces rats ailés sous les regards que la réalité écœure. La chose sanguinolente sautillait pitoyablement sous les coups de ce fort ciseau de corne. La dépouille étêtée, pathétique, les ailes étalées sur les pavés durs comme la subsistance, rougissait la flaque en plein centre de la place St Marc, faisant saliver les lions accroupis plus haut. Deux ans autour des merveilles de ce monde sans faire une seule photo, là je dois dire que j’aurais volontiers tourné un court métrage. Excellent début pour un Buñuel ou le chapitre deux du Festin Nu. Ce goéland au regard d’acier intransigeant, avec toute la désinvolture d’une nature païenne libre de complexes et parfaitement satisfaite par les bonnes raisons de la faim, éventrait la poupée du saint-esprit au croisement des diagonales de ce rectangle apostolique. Acte d’une comédie divine, le grand Pan en gros plan, la survie éclaboussant l’esthétique.

Il y a suffisamment de places et de coins de quartiers pour vieillir sur un banc de marbre avant d’en avoir tout vu et tout retenu. Même dans ce nœud touristique où passent tous les trajets à vocation exhaustive de ces choses à voir une fois dans sa vie, c’est fou ce que trois pas de côté peuvent apporter de calme presque absolu. Se perdre dans Venise désertée est un luxe indicible. Ça use les souliers mais ça grossit la collection des instants de grâce. Au moment de partir, alors que je passais non sans émotion le dernier canal étendu entre la station ferroviaire et moi, j’ai subitement repensé à la Venise en plastoc de Las Vegas.

Sourire en coin bien évidement. Mais aussi, bon sang, t’en veux de l’eau qui a coulé sous les ponts depuis! Il me semble avoir vécu quarante vies entre-temps, avoir tourné dans des dizaines de films en tous genres. C’était il y a seulement une quinzaine de mois, il y a une quinzaine de « moi ». Comme si on ne pouvait pas raisonnablement faire tenir autant d’histoires en aussi peu de temps et dans un seul bonhomme. A 40 ans je serai plus que centenaire en aventures, et même sans le sou je me prendrai pour un millionnaire, nananananèreuuuu….(L’autre jour un copain Italien qui s’amuse très occasionnellement à perdre 100€ au casino, me parlait d’une de ces connaissances qui a lâché en une soirée ce qui correspond plus ou moins à ce que j’ai claqué en plus de deux ans de voyages. A chacun son addition, son addiction et son appréciation toute relative des gains qu’elle pourrait apporter et des « dangers » qu’elle comporte…) Comme dit le proverbe: « El hombre que muere milionario es un fracaso » (Celui qui meurt millionnaire est un raté.)

Je répugnais à visiter Venezia en célibataire. Finalement ça évite le harcèlement à la gondole ou aux gargotes. Ça évite les mille et un clichés pseudo-romantiques (situations pour lesquelles il me faudra certainement suivre une thérapie de couple le cas échéant…) Ça permet d’en voir plus que de raison en marchant certes sans se presser mais sans presque s’arrêter et surtout pas chez Gucci ou Chanel ni devant les tee-shirt qui disent à tout le monde que tu y étais. Tu peux t’accouder à un pont sans devoir sourire à un smartphone, errer le long du palais des doges sans que ta tronche échoue sur une page de facebook. En observant la tronche agacée de deux tourtereaux déplumés par une guérilla interne, je repense à Pierre Desproges qui dit en substance que « pour être certain de réussir son voyage de noces, tant sur le plan sentimental que sexuel ou touristique, le secret est de partir seul… »

A Venise j’ai vu plus de raisons de s’engueuler que de savourer un pur romantisme: Trop de mignonnes au mètre carré, les vénitiennes sont presque plus grandes que moi et majoritairement constituées de jambes, de talons aiguilles et de jupes. Chaque seconde irrémédiablement perdue à contempler les immondices en verre filé ou les loups pailletés que dégobillent les vitrines ajoute aux motifs de divorce. La balade en gondole coûte (« seulement » a osé dire un des rameurs plaqué or) de 80€ à 100€! Les terrasses des bouibouis ressemblent à la fosse d’un concert des Béruriers Noirs. Le dédale des rues peut venir à bout du plus patient des cartographes… Non, décidément, ceux qui s’aiment ou aimeraient s’aimer ne devraient pas aller à Venise.

J’ai rempli ma carte mémoire sans discontinuer pendant des heures et il me reste tout à voir. La biénale d’art contemporain est partout où je n’ai pas le temps de stopper. Je n’oublie pas toute la laideur et la cruauté que peut héberger cette terre, les erreurs et les saloperies innombrables de l’homme à toutes ses époques et dans toutes ses épopées, mais ici on s’autorise un instant de flottaison, des heures pour dériver dans un chef-d’œuvre irréel et qui pourtant nous tord les pieds. La musique tapote mes tympans, mon cerveau fait des clapotis. Mort et résurection à Venise, ça rime avec grosses bises.

« Si le monde était clair l’art n’existerait pas. » (Albert Camus)

Train R20177 Venezia-Bologna. Italia. Sept 2015.

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