012 Gravité zéro ou presque

On file à fond la caisse sur l’océan où varie la palette des bleus pendant plus d’une heure. La barque bondit entre les zones d’ombre prometteuses des colonies de coraux. Destination pulau Perenthian kecil, un bijou merveilleux menacé par l’arrivée prochaine de la mousson. Comme s’il fallait impérativement que pour être, les paradis aient une date de péremption. Comme si le bonheur devait être périssable pour se pouvoir conquérir.

Un aigle de mer fait de longs cercles autour d’une étoile que, dans le doute, on appellera Sirius. La lune se remplit presque à ras-bord là où il y a pourtant seulement cinq minutes (de hamac) se levait le soleil. Je suis sur la planète du Petit Prince, les jours s’enchaînent à la vitesse de la lumière énorme, poussée fort par le vent.

Fin de saison, presque tout est fermé. On ne doit pas être bien plus nombreux que les passagers d’un naufrage. Le proprio plaisante qu’on va broder mon nom sur le hamac. Je balance comme une araignée sensible aux vibrations. Le rhum et la musique viennent de Jamaïque. Si le monde devait exploser, il ferait bien de le faire en cette nuit solide comme la corde qui retient la dernière barque. Je m’attarde des heures sur les structures de corail et ses occupants bariolés, au large de la plage la plus belle que j’ai vu à ce jour. Il faut marcher sans bruit en lisière de la jungle, passer entre les lianes, regarder se courser les lézards-monitors gros comme la cuisse. Les arbres déracinés n’abdiquent pas pour autant, les cocos germent quand un rongeur ou un pic ne les a pas trépanées. Elles s’écrasent avec un bruit sourd pendant que rien d’autre ne se passe. Trois petites bananes sauvageonnes viennent agrémenter l’ordinaire, les fruits m’entraînent dans de périlleuses escalades.

La petite baie secrète est toute à moi. Il me sera difficile de trouver mieux n’importe où sur la terre. Vingt mètre de sable corallien d’une pureté presque énervante. La dose exacte de rochers depuis lesquels commence déjà la visite sous-marine, avant même que de se mouiller: les eaux grouillent de couleurs. Un cocotier fort opportun lâche une noix pour m’accueillir. Et puis… le sentiment de s’immerger dans un aquarium, les récifs de coraux disséminés comme autant de villes surnaturelles dans un beau désert blanc cassé d’azur. Cités peintes en suspension, habitées d’amusants martiens polymorphes. Les bancs de menu fretin font comme des nuages noirs sur la plaine pâle des hauts-fonds. Lorsqu’une aiguille de mer les attaque, on dirait que l’eau se met à bouillir. J’écoute les tortues et les poissons-perroquet mastiquer le corail. Les découvertes s’enchaînent à chaque brasse, on est pris dans la bouche des bénitiers, charmé par leur rouge-à-lèvres violet électrique ou vert fluorescent. Le sol est ratissé par de laborieuses étoiles, les oursins géants sont des vigiles surarmés, menaçant de leurs lances toutes les directions. Les anémones invitent à des caresses d’empoisonneuses. Je pourrais digresser mille ans sur ces ouvrages somptueux, sur les œuvres de l’art inégalable des mers chaudes.

Dans cette ambiance Robinson Crusoë je me démène pour ouvrir ma coco avec un coquillage affûté pour toute machette. Je me bousille les mains mais le lait ainsi chèrement gagné est bien entendu mille fois meilleur qu’au comptoir. La sève des hévéas ressemble à de la colle à bois, un genre de lézard-kangourou vert-pomme file à toute allure sur ses pattes arrières. Les papillons, petits mais colorés, m’accompagnent un bout du chemin tels des gamins curieux. Gazouillis des nuées d’hirondelles, encore pas suffisamment nombreuses si l’on considère la quantité de moustiques.

Une armée de nuages fonce sur la baie de Long-beach. L’empire de l’eau contre-attaque. On se sent comme un petit village qui verrait arriver les troupes destructrices d’Attila. Mais là, c’est la politique de la terre mouillée. Aussi soudain qu’indésirable, se dandinant comme un formidable ver de nuages, le tube gris d’une tornade avance pile vers nous… Beauté terriblement fascinante. Le vent nous l’apporte,bien sûr, sur un plateau tournant et soudain le ramassis de planches de notre hôtel paraît être un bien piètre abri contre une telle démonstration de colère… Il n’y a pas suffisamment de clous dans cette structure approximative pour empêcher que le tourbillon ne nous convertisse en tas d’allumettes. Elle semble douée de conscience, pouvoir choisir sont chemin, décider d’épargner ou punir avec une volonté propre. La mer en est toute échevelée. Il ne vient à personne l’idée de se chercher un abri, le temps nous manquerait, et puis cela signifierait perdre son premier rang au très grand numéro de la nature. Le rouleau de brume destructrice a un pouvoir paralysant. Tout le monde suit le spectacle, baba…

Ce qui est à la mer reste à la mer: en touchant le rivage elle bringuebale trois secondes les arbres pas vraiment rassurés et va se perdre dans le feuillage. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire avec la gorge un peu serrée, toute la tension se défait, la menaçante colonne épileptique n’a pas distribué la ruine, l’écume reprend sa place à la crête des vagues, l’eau redevient horizontale, Il reste une grande écharpe de nuages soudain parfaitement inoffensifs. Un rideau de pluie vient clore le spectacle et laisse la place au light-show de la pleine lune qui allume de grands feux sur le rivage, fait jongler les cracheurs de flammes. On fait la fête comme une action de grâces, on lit l’avenir dans le rhum, on aimerait qu’il se souvienne de nos espoirs et de nos danses propitiatoires. La nuit n’a aucun sens, on y voit comme en plein jour, la jungle crisse et craque comme le sable dans les sandwiches. Il ne reste rien de la nuit, rognée de tous côtés: à peine une grosse sieste dans le bourdon des phlébotomes et reprend la rengaine du rien à foutre, de la flemme infinie à peine un peu perturbée par le départ des barques.

En prévention des brûlures solaires, je nage en chemise noire. On dirait un James Bond en mission de séduction sous-marine. Les poissons n’ont jamais vu de nageur aussi distingué. Entre le piège narcotique du hamac et les heures de plongée, on se sent en apesanteur dans les îles perhentiennes. Et comme les cosmonautes, on se sent lourd et faible sur ses guibolles en reprenant pied sur le continent. Les vagues découpent de longs bandeaux de clair de lune, enroulent ce vif-argent inestimable, le battent avec l’écume, nourrissent les récifs de coraux de lumière blanche qui la décomposeront en couleurs hallucinantes.

Je suis semble-t’il le seul à être venu seul, mais je constate avec tristesse que je ne suis pas forcément le seul à plaindre: Les filles en couple ont l’air plus seules que des filles seules, on s’engueule également assez bien sous l’équateur. C’est l’ennui entre adultes consentants, c’est la routine comme un moteur puant. Je me demande depuis mon hamac: combien de temps vivent ces oiseaux, les inséparables?

Mises à part la terrasse de planches de l’hôtel, tout n’est que sable. Les serveurs vont pieds nus. On ne se rend même plus compte qu’on est dehors tellement il fait bon. Je réalise mal que je fais tout ce voyage d’une traite. Il me semble être allé au Japon il y a bien longtemps, à Bornéo en d’autres occasions. Je dois tellement changer moi aussi. On dirait qu’une force extérieure invisible te malaxe et te remodèle pendant que tu t’en rends le moins compte. Je commence à ressentir ce qu’est la véritable magie du voyage.

Je promène plus que de raison, mais ma raison a ses amours que mes amours ignorent. Mes amours ont peut-être raison de ne pas me poursuivre. Et dans l’absurde au-delà du possible, un gène mystérieux me révèle à leurs yeux vénéneux, putrescible, intempérant, très mal inscrit dans la durée et pourtant dur à cuire; même à l’étouffée. Tout remplis de pigments presque impossibles à fixer, je me retourne sur mes enfers ou mes paradis avec un sourire mal cousu sur ma tête remplie de chiffons, de charpie. Les yeux bridés par la lumière de ces beautés qui me délaissent pour s’être justement trop abandonnées à mes mains froides, je reçois le destin sans bouger, piégé par la discontinuité des choses.

Je voudrais caresser ton dos et te dire que toujours je serai là, comme la rivière se promet à la rive. L’amour beaucoup, l’amour souvent et parfois, parfois seulement, simplement glisser mes mains sur tes flancs, et passer toute mon insomnie à suivre les dilatations de ton thorax, bienheureux de sentir que tu respires sereinement dans l’univers où je suffoque. Quand il pleut sur la mer, aussi jolie soit-elle, on dirait une stupide flaque d’eau.

Je prends la toute dernière barque pour la péninsule. Le paradis est rapidement perdu, comme un écran crypté par les gouttes de pluie. Plus rien dans le rétroviseur, je pars en quête du prochain tourbillon. Cohue des rues de Kota Baru. Ici ou ailleurs de toute façon tout paraît rugueux après le sable-doux de Coral-bay. Je vais dormir comme un faucheur au bout du champ, me reposer pour, dès demain, refaire face efficacement à ce monde livré en l’état. Revenir à la réalité désarmante de l’Asie du sud-est, ses aubes bruyantes où l’on entend battre fort la débrouille, ses langues dont on ne comprend bien souvent que le sourire.

« La mer, tirée par de grands chevaux blancs. » (Alain Borne)

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