120 Une poignée d’instants

Un voile de moisissures surnage sur le petit matin. Premières traces de dégénérescence de la saison où tout pourrit. L’époque où le plaisir se planque entre les pierres, où il nous faudrait désapprendre à profiter. Il y a certes encore quelques jours de sursis, mais je sais comment c’est: je connais la chanson de l’hiver qui te siffle son air glacé entre les côtes. Le temps est venu de chausser des pantoufles couleur de vase, de plonger les décolletés dans l’oubli. Les mini-jupes s’allongent jusqu’à la cave, et tout va frisotter d’affreux pilous et de laines qui grattent le nez. Les visages des jardins se décomposent, les chairs se ramollissent comme des kakis contre le radiateur, la séduction compte les sous de la saison.

Manches longues, journées courtes. L’Europe embarque pour six mois de frissons sans émotion, le soleil nous méprise du bout des rayons et nous lance, dédaigneux, quelques sous de lumière pâlotte. Au grenier les robes de soirée, les lampes de poches, les longues veilles entre amis, les promenades après souper, les feux de camp, les champs d’étoiles, tout ça alors qu’il fait essentiellement toujours nuit. Il n’y a plus que la bouffe et le chauffage pour divertir ou émouvoir. La litanie des marrons chauds frise le lavage de cerveau à l’eau froide. Les pays montagneux puent le gant de ski mal séché. La sangria est sur la gazinière, tous les fruits en déconfiture. On repense confusément à l’été en étalant de troubles marmelades. On essaie de lire le printemps dans une boule de cristaux de glace. Et l’on s’étonne de me voir fuir les merveilles hivernales?

A celle qui croit qu’elle ne crois plus:

Demain ne sera pas un autre jour. Pas un de ces « quelconques » bâti de phrases toutes faites. Tu ne le choisiras certes pas pour cesser de fumer, ne signeras rien de compromettant. Mais tu essaieras très humblement de faire la part entre tes barrières. Tu chercheras tes traces le long des chemins de traverse. Maladroitement désinvolte, tu prendras l’air de celle que l’on n’attend pas au tournant. J’exigerai du jour qu’il ne t’apporte rien et que cette fois le vide ne soit pas un ravin. Quand tu desserrera les poings, il n’y aura ni cafard ni saphir. Demain sera un paquet d’heures à part entière, une poignée d’instants chouravés à l’aventure générale.

Demain aura des bras pour les ouvrir et des mains pour les tendre. Ce sera le commencement d’une addition époustouflante. Tu trouveras demain sous un oreiller rembourré de senteurs immortelles. Demain tu déjeuneras d’un grand verre de lune à moitié pleine. Demain je te promets un lézard vert et une randonnée au vertige efficace et facile. Je peux te dire qu’un bouquet est encore possible, et qu’en les maintenant rapprochés, les bords des plaies s’épousent aussi. Demain tu pourras crier « terre » au petit jour. Rien ne servira de courir, sauf à caracoler dans tous les sens. Tous tes tapis seront volants et tu retrouveras cette colline du sommet de laquelle on peut se laisser aller à rouler. Il n’y aura plus que des Sud à tes boussoles. Demain sera la journée idéale pour tout récupérer ou bien pour accepter tes pertes avec éclat.

¿Ne sens-tu pas déjà, vigie des sommets dominants, que tout le continent te porte sur son dos, et que les muscles ronds de l’océan se sont tendus sur leur ossature tectonique pour encaisser ton plongeon magistral? Demain tu auras ton sourire d’herbe tendre, ta peau de sable, tes yeux de sève. Demain déjeunera du surplus de ton énergie. Demain sera un long parquet où faire glisser ta danse. La pluie arrose tes créations, le vent les flanque à terre parce que plus belle est la ruine et que la résistance s’apprend dans les décombres, justement là où viennent les plus fortes des fleurs. Il ne reste presque plus rien de ce jour que tu qualifiais d’invivable. Demain dès l’aube tu me diras que la longue saignée de la nuit l’a vidée de ses monstres, qu’à bien les regarder tes démons sont très attirants.

Demain ne comprendra plus que tes ordres. Tu crieras aux falaises que plus jamais tu n’auras peur, tu improviseras des cantiques devant le miroir acoustique de la grande chorale de l’écho. Demain les couloirs d’aujourd’hui s’évaseront sur l’horizon et l’horizon moutonnera de vaguelettes, les vaguelettes t’inviteront et tu leur répondras dans une langue de marée d’équinoxe. Rebâtir l’avenir ne te coûtera rien. Tu te renforceras dans les côtes ainsi que dans les pentes, tu te rempliras de couleurs, de mûres, de mantras, de lumières, et tu te repeindras de l’intérieur. Tu lanceras tes rires en l’air comme des contre-mesures. Demain ne sera pas autre jour, oh non, c’est toi et seulement toi qui sera toute autre, c’est toi qui réinventeras la différence. Demain mettra ses pas dans tes pas de géante. Alors partant de là, tous les après-demain du monde s’adapteront à toi et tout entier ils t’appartiendront…

« Apprendre à prendre le temps, de la chaleur, du présent, et s’étrangler de rire encore, avant que nous choppe la mort. Ces drôles d’hommes d’aujourd’hui, ceux qui caressent la vie (…) ceux qui savourent toujours, la folie d’un détour, un rire, une tendresse…à toute petite vitesse… » (Blérots de Ravel)

Cesena. Italie. Sept 2015.

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