121 Hybrider la pierre

Rome n’est pas une ville. C’est un hybride entre un livre d’histoire et une carrière de carrare, un ragoût de grands noms. C’est une entité étourdissante, un mot de quatre lettres comme des briquettes d’ARN, à même de codifier des milliers de réalités différentes. Un nom de dieu qui ouvre tellement de renvois dans l’encyclopédie de nos connaissances toutes relatives qu’il semble vain de vouloir le poursuivre. Rome où s’est accumulé le trésor d’un corsaire millénaire complètement ivre d’art et d’architecture. Rome où l’on réalise qu’on a décidément passé trop de temps à dormir sur les bancs du primaire. Rome où je constate amèrement avoir absolument tout oublié de quatre ans de cours de latin.

Combien d’hectares d’églises? Combien d’annuaires de feuilles d’or? Combien de ruisseaux de peinture, combien de poils de martre ou de collines de kaolin? Combien d’heures de travail pour arriver à ça, pour faire un rosaire en cristal de roche, une cathédrale, un aqueduc, un seul pavé de l’avenue, rien que pour tailler la porte d’entrée?  Combien de pas vers ces lieux saints sans âge pour percer ses ampoules dans le présent du purgatoire, pour gagner un bout de portion de repos éternel? Cité crénelée d’édifices, siège de trois mille ans d’artisanat d’art acharné. Les siècles égocentriques ne se lassent pas d’être tant et tellement contemplés. On ne laisse pas de circuler parce qu’il y a tout à voir, que tout le monde veut y passer, et que sans argent on dérange assez vite.

Ici comme ailleurs la peur de l’autre développe les arômes décevants de l’imagination négative. Les condés se trompent de gangsters et cependant qu’ils lisent et relisent mes papiers et me font le coup du « qui suis-je/d’où viens-je/où vais-je » les vrais salops s’en donnent à cœur-joie dans leur dos. La population dépouillée par la corruption galopante tremble à l’idée que l’on pisse dans ses géraniums ou qu’on lui vole une feuille de basilic, cependant qu’avec les mille millions de l’argent public la bande à Berluscono s’enfile des mineures et des éphèbes à l’insu de son plein gré. Paranoïa italienne augmentée de phobie romaine.

Au plus on te contrôle et te soupçonne, au plus tu te sens marginal et au plus il te vient l’envie de transgresser. Au plus tu t’entends dire que tu ressembles à un gitan, au plus ceux qui te le disent te font penser à des gadjos insipides. Tu finis par opiner que puisqu’on te zieute ainsi de travers autant sauter les barrières ou désobéir aux panneaux, arguer que tu ne sais pas les lire. L’habit a étonnement tendance à faire le moine. Le regard des autres te façonne aussi. Si le troupeau te repousse il n’y a plus de raison de suivre aveuglément ses règles!

Attention, je ne me prends pas pour un dur hors-la-loi, je suis un pied-tendre juste un peu secoué par des autorités sur-précotionneuses, mais le processus de mise à l’écart reste intéressant à analyser, surtout la vitesse à laquelle il peut se produire: Il suffit de trois jours dans la rue pour ressembler au clochard de toujours. Il en va de même pour la folie, la fureur, la banqueroute, la dépression, le suicide, l’exclusion, la discrimination, la guerre civile, etc. Toutes ces choses dont on se croit protégé, éloigné, assuré, et qui ne mettraient pas une semaine à nous dévaster, à nous atteindre en nos plus intouchables profondeurs…

Bon, tout ça finalement rien que parce que je rechigne à vouloir ressembler à l’archétype du visiteur lambda avec banane et bandana « i love Roma », que je n’ai pas une guirlande d’appareils-photo autour du cou, que mes oreillettes diffusent des musiques perversives et non pas le blabla monocorde du guide-zombie qui fait sa tronche de mal-léché pour un tour à 180€ de l’heure et que je refuse de me laisser traire comme une vache à lait par l’industrie maffieuse du tourisme de masse. J’aime autant me faire gentiment rembarrer par la prof qui prépare ses cours devant le forum qu’avoir l’air d’un gland à promener partout ma casquette du coliseo. J’aime mieux un bout de pain noir sur le banc d’un parc que les staphylocoques dorés du restaurant. En substance: je préfère passer pour un manouche que pour un con!

Et à mon avis on devrait contrôler plus souvent les cons de tous les horizons plutôt que de croire qu’ils appartiennent tous à la même ethnie: il y a peu un groupe de fêtards australiens a complètement ravagé un hôtel et effrayé tous les clients, avec actes de violence et d’humiliation à la clef. Charmant! Et pourtant je suis sûr et certain qu’ils ont tous des papiers parfaitement en règle, que leurs voisins les apprécient, qu’ils ont un travail décent et des plates-bandes bien taillées: tout comme 99% des meurtriers, des violeurs, des pédophiles ou des bourreaux… Je m’imagine que les forces de police sont arrivées trop tard, y’avait sans doute trop de victimes de guerre, de réfugiés, de morts de faim à contrôler, d’exilés ou de clandestins à fouiller, trop de voleurs de pain pour inquiéter les égorgeurs…

Personne ne fait cas des statistiques. On continue de paniquer devant un inconnu alors que la majorité des victimes connaissaient leur assassin, que les tarés sexuels surgissent toujours du fabuleux cadre familial ou de la paroisse bien proprette. La foule lapiderait volontiers un gamin pick-pocket pour le prix d’une swatch en pvc mais ne dit absolument rien aux magnats du pétrole qui les agenouillent dans la merde, ni aux élégants golden-boys qui font de leur vie un drame social sur plusieurs générations, ni aux types qu’ils ont élus et réélus pour qu’ils puissent se payer sur leur peine des appartements de 580m2 avec vue sur la Basilique St Pierre.

La foule écoute attentivement à la télé les pantins fourrés de cocaïne et les stars relaxées à l’héroïne leur dire comme c’est mal de fumer un splif. On voudrait nous faire croire qu’on évolue sans se forcer, que la gloire vient toute seule et pendant que le foot fait son lourd effet d’opiacée sur le bon peuple, la France réduit l’enseignement de l’histoire, l’Italie coupe toute forme de crédit à la culture et l’Espagne parle d’abandonner les cours de philosophie. C’est toujours plus commode de laisser le dur labeur de la renaissance pour les autres…

Ceci-dit je dois quand même adoucir le tableau concernant les représentants de ce foutu désordre: En dépit des indécrottables préjugés, les diverses et multiples forces de police, totalement invisibles dans le sud et concentrées en surnombre ici, font montre d’une grande politesse quasiment sympathique et agissent calmement, sans générer cette tension désagréable et dangereuse que j’ai plus souvent ressentie en France où le moindre contrôle de routine ressemble à un assaut des forces spéciales. On aimerait même qu’ils soient moins conciliants avec les infractions à la sécurité routière… Si Alvaro, qui est loin d’être le pire, conduisait en France comme il conduit en Italie, il perdrait son permis en moins d’une heure…

Il faut aussi saluer la gentillesse des « petites gens », que l’on appelle comme ça pour ne pas dire que ce sont eux les plus grands. Les caissières, les livreurs, les chauffeurs de bus, les barmaids, les mecs de la sécurité, les jardiniers du parc, les ouvreuses du musée, les nanas de l’hôtel etc… Ils ont une patience et un sourire qu’ils seraient pourtant bien en droit de perdre face au flot ininterrompu de touristes. Ça ne doit pas être si simple de résister à une telle puissance d’érosion du moral.

Rome a certes les atouts très attractifs du panthéon, de ses églises immenses où l’harmonie des formes te fait mettre à genoux. Elle a certes les piafs du palatin et les grands boulevards élargis par l’ego des mille et un qui s’en crûrent maîtres. Elle a tout les âges du bronze, depuis les tétines de sa louve fondatrice jusqu’à Giacometti que j’ai reçu comme un baiser sur la rétine. Elle a la toison d’émeraude de la villa Borghese, des bracelets de frises et de fontaines. Elle est revêtue de la toile de tous les siècles, de l’or de Fra Angelico aux divines dorures de Gustav Klimt. Le ciel se déshabille entre ses colonnes et ses arcs brisés. Jarretelles corinthiennes qui mettent un cadre à la splendeur pour mieux la perquisitionner. La ville est tendue de lignes élégantes pour se la farfouiller en profondeur avec les manières délicates d’un archéologue. Elle est partout griffonnée de mentions éloquentes à sa gloire éternelle, les obélisques se maintiennent en érection devant sa beauté depuis la plus haute antiquité…

Mais elle ne serait qu’une pouffiasse historique, une putain pour empereurs, si elle se passait de ses foires et de ses places, de ses gargotes et des épiceries du sud, de ses quartiers qui ne fleurissent qu’avec le soir, de ses ruelles où l’on voudrait harceler les romaines qui échappent à nos fantasmes sur leurs guibolles interminables. Sans le vin de table et les kebabs hindous où les pizzas sont d’ailleurs succulentes, sans les étudiants qui incessamment la recopient à la mine de plomb, la cité ne serait qu’une carte postale hors-de-prix. Je veux dire par là que Rome ne serait rien sans la plèbe.

« Les hommes sont comme les pommes, quand on les entasse ils pourissent. » (Mirabeau)

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