122 Plébéiens dans la place

Zingari gourmands de culture, tsiganes errants dans les beaux-arts, nous marchons sur le Vatican pour au moins dérober l’image de ses richesses. Les gardes suisses ont une lame-halebarde dans leur couteau. L’avenue vers la clef de voûte de tout l’occident catholique est pavée des plus ou moins bonnes intentions des dealers de breloques. Il nous apparaît de suite évident que la perte de temps ne fait pas partie du programme de visite du plus petit pays du monde: D’un commun accord tacite, nous coupons court à la file infinie qui fait déjà la ronde de presque toute la place St Pierre.

Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon église démesurée, mon temple renflé de richesses, par vraiment dans le style du dépouillement des prophètes mais bien à l’image de nos exagérations en puissance, de cette foi excessive qui veut s’exhiber jusqu’aux astres, comme si le très-haut souffrait de myopie. Je pense à la mosquée Hassan 2 de Casablanca. St Pierre-du-bled. « Beau comme là-bas… » On ferait tenir à leur aise bien des lieux saints rien que dans leurs halls d’entrée respectifs. L’œil entraîné à lire les terrains labourés, les ares de blé ou de raisin, se surprend à mesurer les surfaces comme des parcelles, à recouper les espaces pour mieux les situer. On va écoutant le ron-ron du tonnerre humain qui tombe des énormes coupoles où s’est concentré le brouhaha des langues de Babel et même au-delà. En se serrant un peu on ferait tenir tout ce qui fut mon village dans cette basilique. Et, bien évidement, tu te poses la question qui tue, qui te détruit, celle qui te martyrisera jusque tard dans la nuit de tes introspections : Qu’est-ce qu’on faisait de beau, nous, (putain de merde) à l’age auquel Michelange sculptait sa pietà?

« J’ai seulement vu un ange dans la pierre et je l’ai ciselée jusqu’à l’en libérer. » Tu parles, j’ai soudainement le sentiment de n’avoir vraiment rien glandé durant l’automne-hiver de mes 24 ans…

Je défie quiconque de réussir à entrer plus rapidement que nous dans les musées du Vatican. Tant d’audace ferait presque honte si ce n’était pas aussi délicieux. ¡Et pardi! si je suis fier d’être passé au nez et la barbe de plus de 700m de queue désespérément statique, de tous les corps de flicaille en faction et de la légion de vigiles. Quelle saveur ajoutée à la visite! Il faut bien qu’il y ait des avantages à se la jouer romanichels! Cette magnifique médaille de déshonneur civique je la dédie à mon compère Alvaro qui, décidément contaminé par mon insubordination, a eu en cet instant ce genre de culot et de foi qui déplace les montagnes. On est entrés directement et sans se cacher comme les deux meilleurs potes du pape. Il est fort probable que je me souviendrai plus longtemps de cela que de certains tableaux…

Marathon d’œuvres d’art, heureuse surprise des collections modernes, enfilades de galeries que le regard prend pour un trompe-l’œil abhérant. Comme chaque fois les chefs-d’œuvre sont victimes de leur notoriété: Désormais quand je verrai un Raffaello je l’associerai inconsciemment à une sensation d’agoraphobie galopante et au relents de toutes les aisselles du globe. On fini tous moitié décapités dans la chapelle sixtine, comme l’immense salle d’attente d’un spécialiste des lésions cervicales, où un prêtre a appris à demander le silence dans toutes les langues de la terre, produisant ce-faisant bien plus de ramdam que tout le popolo réunit. Puis la marée des fils de l’homme retrouve les rues cafies de marchands qui, en ce début d’automne capricieux, ne savent plus si vendre des lunettes noires ou bien des parapluies.

Trottoirs de marbre, lungotevere, balustrades des ponts où l’on s’accoude-à-coude avec les anges inébranlables et les furieux de l’auto-portrait égocentrique. Tous ces Narcisse dangereusement penchés sur l’eau claire de leur écran, futurs noyés dans la cybernétique. Puis l’on s’offre à l’errance qui se laisse vivre en oubliant un peu les parcours recommandés, la visite obligée, le stress des machins à ne pas rater. Les quartiers te brisent les jambes et te rembourrent de pittoresque et de sublime. On nourri partout l’animal touristique sans discontinuer. Moi qui croyais qu’il y avait beaucoup de restaurants à Paris…

Les gens se jettent sur la bouffe comme s’ils sortaient d’un camp de prisonniers dans les mines de sel de Sibérie. Pour nous c’est le pain, les olives et le fromage fumé, c’est un coin de cul sur un coin de bassin à suçoter le grand sorbet du crépuscule. Le flamenco anachronique sur la place Navona, les hommes-statue qui ont plus de succès que celles de Sanmartino, le type extrêmement doué pour faire baver des aquarelles hideuses avec en fond la tour Eiffel, le théâtre à trois sous de la comedia que l’on n’ose qualifier « del arte ».

Et il y a ce couple (j’ai l’impression que c’est partout le même qui me poursuit) qui me demande une fois de plus si ça me dérange de le prendre en photo. Et chaque fois je dis que non alors que si, en fait, ça me dérange. D’autant que je suis certain de les avoir déjà photographiés à Ankor Wat, devant les chutes d’Iguazu, ou plus récemment à Florence… D’ailleurs il y avait aussi le bonhomme-statue, les mêmes aquarelles de Montmartre, y’avait déjà le Sénégalais universel qui vend des foulards, des bourses en cuir, des ceintures et des parapluies et à qui j’ai dit quatre vingt dix-sept mille fois un gentil « non merci ».

C’est un peu comme si on voyageait en groupe: J’ai presque toujours mes deux jeunes hippies allemands complètement perdus à continuellement réorienter. Il y a cette famille en voiture qui cherche indéfiniment son chemin et qui est persuadée, fût-ce à Montevideo ou La Habana, que je suis du quartier. Je suis très souvent invité au maté par cette bande d’Argentins vautrés dans la pelouse qui cherchent un moyen de ne pas payer, quoiqu’il s’agisse de payer. Il y a la nana avec son sac de deux cent vingt kilos (celle que j’aide et poursuis avec gentilhommie depuis deux ans) Il y a la copine afro-américaine dont personne ne comprend l’accent et qui parle fort et rit de plus belle même quand personne ne blague.

J’écrase régulièrement où que j’aille les arpions du même père de famille japonais qui chaque fois me dis que ce n’est rien et s’en excuse comme si c’était sa faute. Et je redemande inlassablement si c’est bien là qu’il faut appuyer pour faire la photo, et d’une rapide flexion du poignet le gars me re-refait comprendre le fonctionnement du zoom, et la fille chaque fois me recommande de prendre deux ou trois clichés « just in case ». On se fréquente sans se connaître, on cohabite assez bien. Peut-être qu’un jour on se fera une photo de groupe, peut-être que la pluie et l’africain vendeur de parapluie synchroniseront leur passage, peut-être arriverai-je à voir l’être humain sous le déguisement de statue. Qui sait si un jour en mes lointains ailleurs je ne serai pas torpillé par la nostalgie et que je me paierai au Paraguay une aquarelle du Sacré-cœur pour décorer ma paillote, ou que le père de famille japonais m’invitera chez lui pour se faire pardonner d’avoir osé glisser tant de fois ses orteils sous mes souliers?

« Tour de Rome d’un sceptique » puis le bus cent quatre-vingt treize, le dernier sas de normalité du supermarché avant que de se chercher un endroit où cacher ses viandes, une aire d’accueil à laquelle on ne demande que la paix et un morceau de buisson pour pisser, un recoin où rien de ton physique exécrable ne risque d’écœurer les convenances. L’urée, la condensation sur les vitres, la transpiration dont le vagabond lui aussi aime à se débarrasser, l’eau pourtant savonnée, la peau pourtant décrassée. Se peigner dehors dans la nuit est un acte de vandalisme aggravé. On trahit la société en se brossant les dents; on met en danger l’équilibre précaire de la république en essayant de s’allonger quatre ou cinq heures entre deux mesures de silence.

Oser vivre sans toit c’est amener le barbarisme aux portes des terres bien pensantes, mais je suis convaincu que l’on ferait mieux de s’habituer: Quand déferleront les vrais pauvres et les populations réellement affamées, nos petits culs auront du mal à rester au sec et on pourra toujours appeler les secours ou la sécurité. Rien ne servira de crier, et il n’y aura nulle part où détourner le regard quand le tiers-monde réclamera sa part des rations de survie. Les pauvres sont pénibles ma bonne amie, eux aussi tiennent à l’existence.

Y’a des soirs où rien ne se passe. Puis y’a des soirs comme ça… Rassurer les carabinieri qui, filant vers la fin de leur journée de surveillance, ont réussi à te trouver, toi, dans les plis de ta couverture au fond de ta berline gentiment garée dans un parking à moitié plein, sans voir, c’est balot, la grosse BMW du maquereau du quartier plantée en double file. (!) Saluer la putain de l’avenue en allant se coucher, dormir un peu au métronome de ses talons en pensant que l’esclavage ne finira jamais. Faire son meilleur sourire à la patrouille du soir (!!) qui veut tout savoir de ta foutue vie dont tu ne dis que les vérités arrangeantes parce que ce qui s’apprend en premier là-dehors c’est mentir. Fumer en rond comme un loubard, faire l’Houdini dans l’habitacle. Dormir un brin avant de devoir baratiner un peu blasé la patrouille de nuit (!!!) et ne plus savoir si ronfler ou soupirer jusqu’au retour de l’autobus cent quatre-vingt treize direction place Cavour.

Voyageurs-chômeurs esquichés entre les classes et les strates laborieuses, toujours parés à recevoir, même éreintés, désireux d’apprendre et digérer, prêts à renvoyer tous types de balles, à souffler dans les bons tuyaux. Moissonner, compacter, ficeler, engranger le fourrage des héritages. Comparer les incomparables. Se demander si tu entres dans Rome ou si c’est Rome qui entre en toi. Si tu es visiteur du monde ou si c’est le monde entier qui s’infiltre en ton être, faisant de toi ce que tu es.

« Un homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par les choses qu’il dit. » (Albert Camus)

Roma. Italie. Oct 2015

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