123 Romulus et Teo

Après une douche miraculeuse, assis sur le lit de camp de l’auberge de jeunesse où la mienne se sent un petit peu dépassée, (je ressemble au prof accompagnant les jeunots du dortoir) il me semble être l’invité des Medicis. Je compose sur mon écran pitoyable des adieux douloureux à une romagnole que je n’aurai jamais connue si je n’avais pas tourné dans un film au Cambodge. J’ai rendez-vous dans le jardin des thermes Dioclésiens avec une romaine que j’ai embrassée il y a deux mille ans devant la gare routière de Veracruz. Je dois me reprogrammer en castillan pour retrouver dès demain une Souris sémillante qui promettait il y a six mois de ne plus jamais jamais rencontrer de mec. J’ai salué comme si de rien n’était le compère de trois mois de cohabitation dans l’errance.

On se souhaite le meilleur sans savoir ce que ça pourrait bien être, on se serre la pogne devant l’ombilic du monde. Le colisée ne désemplit pas, comme si on avait promis une bonne vieille mise à mort d’hérétiques. Devant ce cercle où tant de vies ont tournoyé, on pense au rond-point magistral des civilisations, à l’énorme nombril de cette cité-statue à laquelle tout le monde aimerait donner un coup de ciseau. On se dit que partant de là on peut théoriquement arriver n’importe où, remonter le fleuve de tous les chemins jusqu’à leur source. Mais à cause d’une fichue locution, en quittant Rome, on a le sentiment d’aller à contre-sens.

Laisser l’Italie derrière soi donne l’étrange impression de faire fausse route. Moi c’est le baromètre qui me sert de sextant. La boussole de mes sentiments me guide et me perd continuellement. La terre me fait tourner la tête. Je me paye des billets d’avion pour économiser sur le chauffage. Souvent au niveau de la mer ou à raser la moquette des altiplanos, toujours un grain de sable sous la langue, une aurore dans l’œil et une chanson à l’oreille, j’oublie inconsciemment jusqu’aux choses et réflexes confortables pour rendre tout aventureux. Je m’embrouille dans toutes les langues, c’est pourquoi j’essaie de m’entourer de gens qui voient avec le cœur et qui me comprennent sans parler. (Je n’y peux rien si les femmes sont de loin les meilleures à ce jeu)

J’aplatis les montagnes avec un sourire clair. Je me fais des bouquets de paysages immortels dont la couleur ne pâlira pas. Je donne et reçois des baisers indélébiles. Les caresses, les désirs, les soupirs, je les utilise goutte à goutte comme un parfum secret pour me cuisiner du plaisir. Je me sèche les cheveux avec les toiles du Caravaggio. Méditation et petit déjeuner se mélangent dans la même ronde de respirations. Le lait de l’intensité déborde sur le feu de mes joies où jamais je ne demeure. Je confonds la farine et le sable doux de Sardaigne. Mon insomnie se reflète dans l’étang carillé d’étoiles. Les aubes sanguinolentes scarifient les calanques, effacent les traces de loup-garou que je laisse en faisant les cent pas sur la moitié encore éclairée de la lune.

Je m’avance avec mon désir incertain et ma puissance créatrice de chemins, avec mes rêves de nomade et mon karma à quatre roues motrices dans ce vaille que vaille singulier, motorisé par les martyres et les miracles, stigmatisé au rasoir, au stylo bille, au rayon laser, propulsé par toutes les turbines de mes chakras. J’en arrive à rêver que je respire sous l’eau, je m’endors en apnée, je nage pour manifester mon désaccord avec la gravité. J’ai la compagnie et la compassion de mes amours lointaines, je reçois aussi leur colère de m’avoir laissé partir et les coups de pattes griffues de leurs chimères par correspondance. Leur rancœur s’irise au soleil et fait un arc en ciel dans la lumière de leur regard. Je me plante dans la vie des autres comme un poignard lancé par le destin. Toujours je vise au cœur et presque toujours je l’atteins. Quand je pars je laisse une plaie, la plaie cicatrise en dessin, le dessin me caricature, la caricature me fait rire, le rire me porte sur son dos…

Après plus de 12000km en Italie me voici assis tout au bord de ma dernière nuit dans la péninsule, mitraillé d’images, percé de bénédictions. Comme vivant la mort d’un des multiples états de mon être, je revois défiler tous les instants dantesques. Les points de vue où l’on se tait, les places où l’on discute. Je m’inspire des ponts de Venise qui unissent des rives où bâtir semblait pourtant totalement impossible. Je me revois buvant (modestement) mon lait de chèvre comme un bébé Zeus au berceau, étranglant les serpents du doute dans mes poings olympiens. Entre sommeil et insomnie d’or je rends grâces à notre hôtel-restaurant ambulant où nous eûmes chaque fois les meilleures vues possibles et imaginables. Il me semble encore sentir le café préparé dans la boîte de conserve, le vin dans les gobelets que l’amitié transmute en cristal.

Je visite encore et encore les fonds marins de Port-sauvage ou de Bonifacio, je salue les oursins géants, je jette un regard curieux dans entrebâillement des conques qui ouvrent la porte de palaces secrets entre leurs omoplates de nacre, je titille les étoiles filantes que l’on retrouve au fond de l’eau, toute lardée de lumière. J’entends les voix qui me hurlent de ne pas partir, de ne pas laisser les sirènes chanter dans la sourdine du sas de sortie des aéroports, ces voix qui soudain se récrient en disant que c’est sans doute mieux ainsi, que la distance n’existe pas et qu’il faut laisser le temps au temps, et la jouissance aux abois; ce temps que je n’ai pas, que personne ne possède et que je vois cependant se gâcher avec tellement d’innocence.

Je ne sais pas si je suis un poète qui se croit voyageur ou un voyageur qui se prend pour un poète, ou les deux à la fois ou bien ni l’un ni l’autre. Mais je sais que si les cartes étaient dessinées avec les émotions et pas des photos satellites, l’Italie ressortirait drôlement difforme. Heureusement que je suis attendu à ma prochaine étape, que mes bras ne se fermeront pas sur le vide après avoir enlacé tellement de merveilles. Dernièrement j’ai vécu comme si quelque chose me poussait, me précipitait. J’ai pris la pente sans penser à tester les freins. Et les dérapages m’ont mené vers des versants abruptes, exigeant de moi une capacité de réactivité que je ne me connaissais pas. La vie dans une pierre qui roule, dans un front d’avalanche, exister dans un éboulement, dans une boule de feu… Je ne sais pas comment continue ce chemin, mais les idées qui me viennent sont toutes appétissantes.

C’est justement quand tu ne sais pas où tu seras le jour d’après que tu fais des plans qui s’étalent sur plusieurs années à venir. Ah! l’hystérie des possibilités… Pour le moment je remplis mon tableau de chasse avec des têtes de capitales. J’accroche des noms au mur de mes discours. Roma. Madrid. Comme une peau de tigre résume à elle seule toutes les Indes. Il y a tant à dire que je finirai par me taire. Les musées sont comme des trophées, mes promenades: des transes initiatiques. Les amis, les amies, les prénoms, les histoires, les familles, les lits, les repas, les arbres à palabres, les jeux de mots, les jeux de mains, les débats dans quatre langues, les sous-entendus, les messages subliminaux, les tapes dans le dos, les concerts impromptus, les imprévus, et l’insouciance, et la méfiance, et la jalousie sans frontière, les risques contrôlés, les discussions risquées, les doigts sur la peau, sur le piano, sur le sexe et sur le saxo…

Une ivresse existentialiste, un tournis titanesque dont ne transparaît que le centuple en ces modestes lignes. Me voici en Espagne, presque chez moi. Presque identique. Presque conscient. Presque prêt à rester. Et presque déjà en partance… La beauté est une maîtresse exigeante, elle ne me laisse pas longtemps batifoler. Ma muse à moi est du genre super jalouse. Ma poésie intransigeante. Ma vitesse n’est jamais due au hasard. Mon voyage prend toujours des allures irréversibles.

« En ciertos oasis el desierto es solo un espejismo ». Mario Benedetti. (Dans certaines oasis, le désert n’est qu’un mirage.)

Roma-Madrid. Octobre 2015.

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