124 La logique de la déraison

Ah… Voler de Rome à Madrid me paraît subtilement fantastique. J’ai pourtant fait des bonds plus exotiques dans des cieux qui paraissaient souvent hors-d’atteinte. (Ce fameux « lointain » qui fait tout paraître incroyable.) Mais relier ces deux pôles urbains en pas trois heures c’est aussi accoler deux énormes kits de culture. C’est juxtaposer deux bien jolis joujoux. C’est faire ce que n’eussent pas rêvé d’accomplir pèlerins, poètes ou penseurs de presque tous les sites et tous les siècles passés. C’est se situer entre deux grosses masses de traditions chatoyantes, de royaumes aussi voisins que distants. Une diversité toute en finesse, deux trônes et deux impressionnantes équipes de pions pas si différents qui toujours se firent face sur l’échiquier de la grande bleue.

Ok, on pourrait en dire autant de bien d’autres: d’Athènes et Istanbul, d’Ispahán et Bagdad, de Pékin et Tokyo. Mais… je ne sais pas… il y a comme un quelque-chose qui fait que ça n’a rien à voir avec ce que je ne parviens décidément pas à exprimer! Peut-être tout simplement parce que je me sens plus impliqué dans ces univers, ces cités qui font comme un fond de sauce pour notre inconscient collectif, des mixtures d’herbes fines pour aromatiser la recette de cette part de civilisation. Chaleur et sels de bain du bassin méditerranéen. Ces grandes sœurs qui firent du sud de la France ce qu’il est, qui ont chaleureusement colorié tout un côté de l’hexagone, qui ont bavé sur le littoral de St-Jean de luz (St jean de lumière…) pointillé la côte frontalière de tapas et de catalan, inondé la plaine côtière d’argot et de lentilles, teinté la crinière du golfe du lion, exporté Sète comme une île-ambassade, maquillé les lèvres des bouches du Rhône, copié-collé la toscane en Provence ou mis le guaio dans les alpilles. (« Guaio » en italien, « oaï » en provençal maritime, prononcés « waï » = désordre, bordel) Suffisamment proches pour pleinement nous concerner et juste assez épicées pour rendre le potage un poil plus excitant que les forces de l’axe Paris/Londres/Berlin qu’on voudrait nous faire gober comme l’unique et meilleur exemple à suivre.

Je danse entre ces deux belles dames du sud, ces capitales de la « Gaia sienza », chef-lieux des péninsules latino-européennes, plongées comme des électrodes dans des eaux dont chaque goutte fut témoin de l’histoire, le « gai savoir » polarisé de l’Adriatique à la mer des Atlantes, ce grand ensemble d’art et de manières si souvent décrié et que tous essaient pourtant d’imiter en vain. Ce « sale sud » à la brutalité subtile qui rebute et fascine les philosophes et vikings en goguette, rebelle de par sa gourmandise, ennemi de la marche à suivre, régiment plébéien délicatement tinté de sang-bleu berbère, bonifié par les invasions barbares et les contaminations superbes du maghreb, génétiquement modifié par les gitans en bout de course. Cette culture bien sûr imparfaite mais qui sait pourtant encore dispenser des accolades. Cette nature aride qui s’est faite intuitivement jardin de pierres et de senteurs. Territoires de lumière où tous les peintres ont fini par un jour puiser, terrain de jeux des nymphes, cour d’école des muses et des princes capricieux. Univers où devenir dingue se prononce « hédonisme », lieux de tellement de retraites et d’utopies, sol où se sont plantées tant et tant d’espérances.

Roma-Madrid. Tout le monde latin synthétisé en deux mots sur une carte d’embarquement. Ceci dit, alors que le commandant entame les procédures d’atterrissage sur l’aéroport de Barajas, je devrais logiquement m’en tenir à parler de la capitale españole. « Logiquement », parce que l’ordre chronologique est celui auquel on est le plus enclin à se conformer, et ce y compris lorsque se conformer à la logique n’est pas ce que l’on fait le plus volontiers dans sa vie…

Je pourrais décrire longuement les hanches larges de ses avenues triomphantes où l’on peut arquer comme un conquérant, sous les yeux de paon de ses façades effarantes, dans le ciel azurant jusque très loin les perspectives. Je pourrais parler de l’effet stupéfiant de ses armadas de musées invincibles, mouiller ces pages dans les fontaines où voudrait plonger la jeunesse depuis le plus profond de nous, et dire qu’on peut se perdre en forêt à deux pas des grands boulevards, qu’on serait presque tenté de barboter dans les eaux étonnement claires du rio Manzanares, de dériver mollement en regardant passer les élégantes sur fond de palais royal et de rencontres anarchistes.

Puis se réchauffer la tripe au vermouth dans un bistrot rempli à craquer de sympathie et de typicité non-feinte, se frayer un passage entre les postillons de rire et de morue. Je pourrais dire que la station d’Atocha mériterait d’être à son tour située au début du monde. Je devrais donner ma voix aux acteurs de ce grand faitout d’énergie et célébrer l’accueil des madrilènes, des natifs et des transplantés qui restent encore assez calmes et sympathiques dans l’inévitable hystérie urbaine, admettre que le centre a aussi ses vertus et que l’on ne peut pas toujours jurer que par la périphérie. Je devrais à mon tour mentionner les heures languides passées à fondre doucement au soleil automnal, rond et carmin comme une pomme, à tester tous les bancs du buen retiro, jardin conçu pour le repos des anges déchus et les diablotins en attente de rédemption, pour les enfants à tous types de roulettes et les joggeurs qui fuient devant l’effet du temps, et pour l’orchestre dispersé des trois-cent musiciens qui se répondent sans s’écouter entre les piliers des marronniers et à travers le sous-bois de laurier-thym oú fructifient les chants d’oiseaux…

Mais l’historique des aventures et le devoir de louanges sont souvent déviés du droit chemin du récit par les embardées sentimentales. Comment puis-je évoquer sereinement Madrid quand une seule de ses six millions sept-cent mille âmes occupe toutes les strophes de mes pensées, commence et finit tous les refrains que j’entonne? Comment dépeindre la douceur du veranillo (l’été indien) le long des rives, expliquer le bon-vivre de vert en verre, la juste ivresse de tapas en tapas, tout dire des ponts et des quartiers que notre marche enroule, vanter la place folle occupée seulement par le ciel, quand tellement de chaleur et de messages circulent déjà de cette main vers la mienne?

Je ne me risque plus à écrire de prénom… Je suis fatigué de devoir répudier les combinaisons de lettres qui les constituent, blasé d’avoir toujours à passer mes textes tendres au passé. Cet imparfait qui fait si mal parce que nous sommes tous incomplets, parce que nous avons perdu la capacité de nous contenter de certaines incompétences. On se défait du fer et du manche à la première écharde. Tous nos fusils sont chargés à la poudre d’escampette. Les canons sont tournés contre nous-même. J’aime mieux l’embrasser au jour-le-jour, voleter à tire-d’elle, ne pas faire trop de plans sur son rire de comète. Je préfère prendre la fille comme elle vient…

Je ne m’en sortirai pas sans griffures, car pour s’accommoder au loup, la louve est encore la mieux adaptée. « Lupus lupum fricat » le loup se frotte au loup. Le coyote et la hyène peuvent fort bien cabrioler, lutter, s’ébattre, jouer à plus ou moins s’entre-dévorer sans pour autant délaisser leur désert, leur sentier de rocaille, la thébaïde où ils ont patiemment sculpté leur niniche rien qu’à eux. Ils n’ont pas à rougir des touffes de poils laissées à la bataille, ils ont les crocs blanchis par la chique des cartilages, un goût de passé sur la langue et le sourire sanguinolent.

Tellement d’histoires à la commissure des baisers! Les dynasties des ex-amours, l’empilement abracadabrant des unités de lieu, de valeur ou de temps. Le roman de quarante ans de rallye, de dérapages et de sorties de route, et tellement de chapitres aux prénoms féminins (sans commentaire) Et puis les relations toxiques qui nous ont tous habitués à ne plus croire, mithridatisés à la solitude, méfiants comme des diamantaires new-yorkais dans la banlieue de Guayaquil. Dans les cellules de nos relations se dandinent, moqueurs, les gênent latents de la désunion.

Mais certains de nous furent apparemment faits pour la résistance, pour retrouver les causes perdues, pour pousser la vie avec insistance du côté où penche l’aventure. Les amoureux du risque savent où forer les puits de dopamine. Ils acceptent le risque immense de s’embrasser, connaissent bien le poison que sécrètent les peaux les plus douces. Alors on dévoile nos parures de guerre: Cernes, blessures, colliers de crânes, fausses-dents et teintures sous-cutanées. On brise la paix molle de nos célibats. Les cicatrices sont des enluminures torsadées à l’incipit de contes de fées ou de sorcières ahurissants. Les confidences ou la liste des courses, pareillement ébouriffantes, commencent toutes par « il était une fois ». Il y a des parties bien amères dans nos édifices de sucre-candy et de pain-d’épices. Les prénoms à eux seuls sont des cours d’orthographe, de diction et d’histoire. Il faut une mappemonde pour évoquer ses ascendances. On use le dialecte des autres pour dire ses peurs à soi, on a recours aux dictons pour parler de ses espérances. On se « serre-moi-fort-dans-tes-bras » pour rabâcher le plaisir délicieux de rester seul. On a tant à raconter qu’on s’en tient souvent au silence. Toute allusion au passé est un récit de voyage.

Juste le temps de me familiariser avec l’impressionnant territoire de chasse de la capitale. Au matin froid du huitième jour nous nous évadons vers les îles. Le seul « lieu » auquel je puisse m’habituer à ce jour, c’est ce tourbillon délirant de rencontres, de sites remarquables et d’évènements incontrôlables, mitraillé de photos mentales, dans lequel j’ai lancé ma vie et toutes les données de ma destinée. Oser introduire la notion de contrôle à l’intérieur de cet ouragan semble de suite exagéré. ¿A quel point mon comportement peut-il efficacement peser sur l’évolution du typhon? Cela change-t’il quelque-chose aux maux de la terre d’ouvrir la boîte de Pandore en y mettant l’art et la manière, de boire sa tasse de ciguë avec le petit doigt en l’air? Si l’on considère que l’on est souvent le dernier à comprendre clairement ce qui se passe quand on est au cœur de l’action, suis-je vraiment le plus approprié pour décider d’où je devrais poser mes prochains pas?

« Si l’on veut faire quelque-chose de différent, il faut s’attendre à ne pas rencontrer la compréhension tout de suite… » (Boris Vian)

Madrid. España. Oct 2015

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