125 Les voyages désorganisés

En regardant en arrière vers le tracé de mon existence me vient la consolation suave que tout fut ainsi fait pour m’amener exactement là où j’en suis. Sitôt choisi le chemin disparaissent les alternatives dans le rétroviseur, et déjà se profilent les dilemmes à venir. Inutile de se planquer dans son pyjama, de se camoufler derrière des plannings surchargés ou se maquiller de rituels répétés. Pas moyen d’échapper au libre-arbitre…

Le plus constructif est encore d’apprendre à ne plus craindre ou rejeter notre capacité à décider. Outre que ce genre de peur n’éclaire en rien nos décisions, il est absurde d’espérer se libérer d’un tel pouvoir. Respirer, pisser, choisir… besoins basiques du vivant apte à se mouvoir. Mieux vaut s’y faire le plus tôt possible. Il arrive que l’urgence, la survie, un besoin pressant, ou « tout simplement » le plaisir, nous fassent faire des choix souvent qualifiés de « radicaux », « extrêmes », « démesurés », par ceux qui ne les vivent et ressentent absolument pas de la même façon. On se retrouve assez vite dans cet environnement de vie qu’il est commode (sinon approprié) de qualifier « d’aventureux ».

Je ne suis pas certain, bien que l’utilisant à foison, de savoir ce qu’englobe réellement la notion d’aventure. Le danger? Mais nous savons tous que le vrai danger c’est oser s’asseoir au volant de sa citroën ou traverser la rue JJRousseau avec les yeux encore tous collés par le vernis de la téloche et les anxiolytiques. Le véritable risque c’est sceller son envie de vivre dans un flacon de Lexomil, c’est exister en sous-régime, se trimballer des fardeaux d’angoisse et de stress démesurés… Auquel cas les aventuriers se compteraient par millions à tous les coins de rue!

Être intrépide, c’est risquer de mourir ailleurs que sur l’autoroute du soleil, c’est pouvoir potentiellement finir ses jours dans la nuit moite de La Habana vieja ou les doigts pris entre les cuisses de Siam Reap l’empoisonneuse. Serait-ce alors l’exotisme des destinations, l’instabilité géographique, le voyage désorganisé qui nous déguisent en aventuriers fantastiques? Le voyageur, en tout cas de nos jours, ne cesse pas d’en croiser d’autres et de bien plus dingues. La globalisation tend à épandre le marché du travail de merde et des loisirs à deux sous aussi loin que le permettent les avions et la longueur des pistes d’atterrissage. Ainsi la démesure de l’aventurier en quête de nouveaux horizons est-elle toute relative. La plus exotique des destinations ne fait finalement que nous déplacer dans la banalité quotidienne d’un autre peuple. Faire le Marco Polo c’est aller d’une routine à l’autre, fascinante en ce qu’elle n’est pas nôtre. Mais quand on a fait six heures de pirogue et bouffé trois fois du manioc bouilli on réalise que la vie dans le bassin de l’amazone a aussi son train-train.

L’aventure vue en tant que sport à sensations est surtout bonne pour les magasins de matos et de fringues futuristes. (C’est à dire adaptables à tous types de cages d’os, bourrelets ou biceps amphétaminés, avec beaucoup beaucoup de couleurs vulgaires et des tas de réflecteurs de lumière pour qu’on nous voie bien faire les quéqués sur la Go-pro) Les urgentistes ou les sauveteurs en hélicoptère doivent avoir une vision toute personnelle du besoin de frissons. Je ne dénigre pas l’adrénaline qui à moi aussi me plaît beaucoup, mais réduire l’aventure à une potion chimique de néoprène moule-burnes et de sensations fortes qui n’aurait aucune raison d’être sans le m’as-tu vu des réseaux sociaux me laisse un tantinet sur ma faim d’absolu.

Entendu au bord d’un petit bout de falaise d’où le plongeon dans l’eau merveilleusement turquoise demandait d’ignorer son appréhension du vide et un certain laps de préparation mentale: (Voix forte pour attirer l’attention des témoins et rire forcé pour libérer un peu les glaouis de la méchante poigne de la trouille.) « Oh-hé! J’vais pas m’emmerder à sauter s’tu peux pas la faire la photo »… C’est vrai ça! Quelle connerie d’exister sans s’enregistrer! Sans déconner? Pourquoi se faire chier à vivre intensément si on ne peut pas en apporter la preuve à tous les internautes? Pourquoi aller aux Bahamas si y’a pas moyen de faire bisquer les connauds restés à Saint-Etienne? ¡Ay madre mía! Le manque de pudeur et l’exhibition pathologique que l’on croyait réservées aux satyres et aux écrivains a finalement envahi toute la population. C’est chouette: depuis que tout le monde peut enfin dire tout ce qu’il pense et dévoiler ses aspects les plus intimes, on dirait que l’avènement de l’apocalypse est devenu moins triste… (Je ne vous dirai pas que moi, si, j’ai plongé, même que y’avais pas un couillon pour nous photographier moi et ma misanthropie galopante.)

Alors bon… Peut-être que l’aventure c’est simplement ne pas savoir, c’est aller à tâtons conscient de ce que rien n’est certain. Être aventureux ce serait prendre des risques exotiques loin de ses références culturelles, faire des rencontres et des recettes sans rien comprendre aux ingrédients, agir en tout comme un découvreur naïf et savant, se lancer des défis puérils au regard de la logique sociétale, accepter le danger sans autre rémunération que son auto-satisfaction, faire des accomplissements sans témoins ni médailles, avancer, vivre, réagir sans savoir de quoi demain ou ce soir sera fait.

Être aventurier je crois aussi que c’est décider de choisir, être présent. C’est mettre ses dons en action. La faculté d’aimer, d’inter-agir, de ressentir, de s’offrir et se recevoir, le don de tout mettre à profit. Cramer un peu de matière grise et quelques fibres musculaires pour autre chose que le tiercé ou son patron. C’est s’inscrire au club de poterie ou se lancer dans une procédure de divorce. Être aventurier c’est vivre en pleine conscience ou en totale déraison, dire merde aux platitudes, se découvrir des désirs ahurissants, avoir des buts inaccessibles, aller vers les sommets en sachant qu’on ne les atteindra jamais, exiger le niveau « premium » même en étant laid, tordu, mal famé, mal foutu, mal nourri ou trop vieux pour ces conneries. C’est réclamer le haut du panier pour tout-un-chacun, c’est ne jamais terminer d’être en devenir, être un work-in-progress jusqu’au crématorium. C’est recevoir ses espadrilles comme un trophée, c’est passer tous les jours sa ceinture noire d’être-vivant, c’est avoir du goût, de la consistance, c’est parfumer son entourage comme un brin de sauge dans la soupe aux courges. Il m’apparaît finalement que les aventuriers se comptent bien par millions à tous les coins de rue…

Grande est la récompense puisque l’aventure ne se mesure pas ni en victoires ni en défaites. (Clairvoyant qui peut d’ailleurs les différencier dans l’instant…) Elle n’offre ni caresses ni châtiments. L’aventure n’est pas quantifiable. C’est un édifice de plaisir où la beauté de la structure importe plus que le nombre d’étages. C’est la peur de se perdre qui castre toute envie de découverte. Mais: Risquer de se tromper c’est aussi risquer de réussir…

« La vie nous laisse le choix d’en faire un accident ou une aventure. » (anonyme?)

La Orotava. Tenerife. Canarias. España. Oct 2015

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