126 Relancer sa croissance

Toutes les formes de fins nous remettent à zéro, nous réinitialisent et nous repassent par la case des apprentissages. Zéro d’un cerceau enflammé, comme un rond de fumée, une porte qui se passe mieux en sautant. La vie adore nous voir recommencer. L’existence est faite de cercles, de spirales, de retours ou d’expansions qui se rousiguent la queue. Notre race sautille sur les ressorts de sa double hélice d’ADN, inspirée par le tourniquet des astres. La danse populaire est la preuve que nous sommes les descendants du big-bang. La meilleure façon de marcher, c’est encore la ronde…

La mienne continue autour du volcan où sont tombées les premières neiges tandis qu’on se baignait, à poils dans l’écume des bleus électriques. Et ma croissance ne fait que commencer, je continue de grandir sans arrêt. (Il faudra penser à un cercueil extensible.) Ma mue d’habits noirs se confond sur l’immense drap de sable basaltique. J’espère bien me poudrer aussi de sa brillance. Des cristaux d’olivine plein les mirettes, chaussés d’océan avec notre beau chapeau volcanique, à Tenerife nous mesurons tous dans les trois mille sept cent dix-huit mètres…

Je fais des graffiti sur les murs de mon crâne, des gribouillis sur les pages et les plages intouchées, en pensant que de l’un d’eux surgira le grand’œuvre de mon avenir. Je m’inspire du parfum dément de l’ananas, du velouté ayurvédique des mangues, de la caresse des patates douces. Les fruits ont des noms d’instruments brésiliens ou de parades indonésiennes. Je pitaya, je carambole, et je maracuya tant que possible. Je remplis mes joues comme Dizzi, je sature mes jours et j’en ai de reste. Je fais le prince bleu (príncipe azúl=prince charmant) parce que j’ai justement des masses de ces nuances en stock. Le scialytique de la pleine lune illumine les molaires de lave des hauts-plateaux. Nuit de haute-montagne pas bien loin des avocatiers. Les plaids ne laissent guère dépasser que nos baisers. Laisse-moi glisser des jupes du volcan à tes cuisses…

Je retrouve les neiges salines du Teide sur ton cuir de métisse océanique. J’avance à tâtons dans tous tes sombres recoins. Mis à nu comme des fruits pelés, nous faisons jaillir de longues boutures de lumière en heurtant nos corps d’obsidienne et de silex dans l’étoupe de la literie. Je nage d’instinct dans la rivière des sensations, retardant le moment de m’y couler complètement. Les baisers sont des goulées de phéromones-massala encore brûlantes, une faim furieuse nous pousse à nous entre-dévorer. Les tendons s’étirent entre des crevasses matelassées où l’hystérie se cogne le crâne, les os craquent comme dans un banquet de lycaons. Le destin m’a prescrit des séances de panthère. Je serre les dents sur ta ceinture marron, tu déplaces le plaisir dans les territoires qu’il n’a pas déjà envahis. Tu réclamais le calme et je te couvre comme un orage. Les minutes disparaissent dans le puits de l’action. L’amour comme un massage en force, lascive danse des ventres et soupirs ventriloques, force fibreuse qui tend l’arbalète des torses. Les cœurs s’envoient des messages de tambour. Le désir passe entre mes omoplates et sous tes ongles. Et de même qu’en apnée profonde, c’est la combinaison parfaite du mental et du souffle qui permet de passer avec des façons supersoniques l’épais mur de l’orgasme et qui donne à l’instant final la forme d’un décès splendide…

Ego me absolvo. Regarde bien la grimace de toi-même. Celui que tu penses haïr au-dedans, le pauvre diable aux traits grincheux, celui que défigurent les ricanements défaitistes. Vois aussi que ses yeux hargneux sont tintés de tristesse. Vois comme il se dandine dans l’environnement hostile qu’il s’est construit avec les parpaings des traumas, toutes les briques des coups durs. Considère un peu ses tremblements, devine la sueur froide sous ses habits de revenant. Vois comme il guette sans cesse de tous côtés, toujours prêt à fuir une menace imprécise. Réalise alors que ce n’est pas ton reflet négatif et qu’il ne s’oppose pas à toi. Cette figure de peur, cette caricature de faiblesse physique et morale, c’est la partie de toi qui a souffert, c’est celle qui a morflé les injures et le fouet. C’est lui qui suivait du bout de l’index les courbes de mortalité des êtres aimés, lui qui prenait perpète pour tes faux-pas.

C’est celui qui a encaissé les volées de matraque et les douches froides du fatum inexorable pour que le reste de toi puisse avancer sans devenir absolument fou. Celui que tu dénigres, que tu te caches, celui-là que tu renierais trois fois s’il le fallait, c’est justement celui qui a rendu possible ta progression. C’est grâce à lui que tu as pu philosopher sur l’art de toujours se relever. C’est lui qui a puisé dans les réserves, lui qui a lutté pour se redresser pendant que le ring tournoyait et que l’arbitre décomptait le knock-out.

Apporte-lui des brassées de reconnaissance, des paniers de bons sortilèges. Regarde comme ses difformités s’arrangent quand il est reçu au nombre des rescapés. Dis-lui, dîtes-vous, dis-toi enfin qu’il y a suffisamment de puissance et de confiance en toi pour diluer les aigreurs et les amertumes. Prends dans tes bras ta part de ténèbres et amène-la dans la lumière. Tu n’es plus une simple écorce adaptée au regard des autres. Te voici dense et pesant dans la balance des âmes. Anubis ne saura plus dans quel plateau te mettre et Cerbère t’apportera tes pantoufles. Tu as appris, oublié, réappris, réoublié, et tu continueras longtemps de tout perdre et tout retrouver. Souvent tu chercheras le chemin entre les broussailles. Mais tu sais maintenant que tu as le don de savoir te reprendre. Tu es puissant dans tes réactions de défense et de réplique. Tu peux te ressaisir même dans l’apesanteur ou la dépressurisation.

Tu as su rendre la survie plus attrayante que la routine. Tu as converti tes désastres en une source de passion et d’envie. Tu veux monter sur le dos de la vie, devenir le chevalier intrépide qui sautera les lignes du jugement dernier? Alors accepte les secousses et sois maître du rodéo, repense à la grande lessive de l’ayahuasca, dépasse les cavaliers futiles, fusionne avec la route et devient tout un centaure à dada sur ton karma d’acrobate et de combattant. Installe-toi dans ton moi intact, aux commandes de ton être le plus irradiant, rebâti par ton propre pardon…

« La terre nous en apprend plus sur nous même que tous les livres, parce qu’elle nous résiste. L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. » (Antoine de Saint Exupéry)

Las Palmas de Gran Canaria. España. Nov 2015.

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