127 En deux mots comme en cent soixante huit mille…

En forçant le souvenir et en fronçant le sourcil du troisième-œil, je peux voir dans les vaguelettes des aperçus de la galerie Thyssen mêlés à mes collections personnelles. Dans tous mes tableaux sensoriels se glissent des succulentes, des arbres du voyageur et les bouquets d’une belle plante. Mes souvenirs, mes émotions ou mes frissons évoluent entre Cézanne en Provence et Gauguin aux Marquises. Il me vient l’idée saugrenue et peut-être un peu prétentieuse que je commence à comprendre les peintres… Je crois décoder partout des transcriptions de Rimbaud durant sa grande vadrouille, lire Brel en braille dans les grands grimoires verts des bananiers.

Lorsque je craque mes crampes au retour de mes siestes extra-terrestres, j’entends marmonner toute la clique des poètes errants ou ermites. Issa, Shiki, Yosa, Nito… Je suis peuplé de chants, de phonèmes, d’aiguilles de phono, d’extraits de vidéos. En moi sont amassés des histoires disparates et des récits à base de concentré. Mon sang est gorgé de fructose exotique et des sels minéraux des andes. J’ai des batteries au lithium chilien, un moteur refroidi à l’eau ferrugineuse, (hips!) je respire à travers les serpentins des cuivres, j’ai suffisamment d’iode en moi pour mâter le crétin-goîtreux qui sommeille en tout savoyard, j’ai de la vitamine D à refourguer, je transpire de l’auto-bronzant. Je pense passer mon permis de téléporteur, traduire Derain en langue des signes, semer de basmati le lac majeur…

Je fais crier mon soprano, inspiré par la partition du sillage et pour divertir l’équipe des mécanos du ferry. En passant, ces petits empereurs lèvent le pouce en l’air comme pour gracier l’humble baladin-gladiateur qui croit vraiment pouvoir concurrencer le soufflet des vents dominants. Je viens faire mon check-up de l’archipel, vérifier que je l’aime toujours autant. Pour la première fois depuis bien longtemps je ne fais pas que passer: j’ai l’impression de revenir. Je rejoue mes scènes favorites de l’opéra de l’océan. Je nage jusqu’à dissolution de mes principes constitutifs, je rejoins éreinté les profondeurs de la méditation natatoire, divague en totale immersion dans ma voltige, essaie de lire entre les lignes de flottaison. Mes poumons font un bain à bulle avec tout l’atlantique. L’amour et l’amitié assiègent ma citadelle de muscles raides et d’intrépides résolutions.

Canaries comme un grain de sable dans la mécanique de mes tours du monde. Sourires plus fortiches que la police aux frontières. Et ces deux cristallins flottants dans un dé à coudre d’humeur aqueuse qui bouleversent à eux seuls le cours des choses, inversent les ruisseaux, renversent les tendances, ralentissent la toupie du globe… Pour un temps incertain je suis encore celui qui toujours repart. Mais moi qui ai si souvent fait mes adieux, je me suis surpris à dire « au revoir ». J’ai distinctement articulé « à bientôt » en présence de témoins assermentés. Et même si mes « bientôt » ont toujours d’assez longs délais d’attente, même si je continue de penser que les promesses sont un manque de respect, pour une fois je me reconnaissais pas mal dans mes propres paroles.

Portrait chinois avec toutes les images du monde. J’ai caricaturé ma gueule de promenade pour faire croire que j’évoluais. J’ai grossi les traits de la terre, mis de l’encre partout. J’ai tâché des draps aussitôt noués pour prendre la tangente, j’ai déclenché des extincteurs pour n’avoir jamais su différencier un incendie d’une allumette. Je voulais taguer ma révolte sur les murs qui me retenaient: Je me suis réveillé couvert de tatouages…

J’ai tartiné des discours sur l’errance, surtout répété des mantras pour déverrouiller mes menottes. Je me suis senti libéré pour ma mauvaise conduite. Je me suis mis à nu dans l’alphabet, déshabillé par mon stylo à bille. J’ai trop parlé pour compenser avec tous ceux qui trop se taisent. J’aimerais dire que je parle aussi pour les autres, mais les « autres » ont-ils vraiment besoin que l’on s’exprime à leur place? J’ai pris sur moi de dire que le plaisir est délicieux. Je me suis cru assez mature pour oser écrire sur l’art ou l’amour. J’assume toutes mes âneries aigre-douces, les erreurs d’accord en genre ou en nombre, la mauvaise utilisation des majuscules. Je ne reviendrai pas sur les verbes, laisserai à leur place conditionnels, futurs, passés pas-si-simples et récits d’anticipation.

J’ai dit de tout, je n’ai pas épargné mon sens de la contradiction, j’ai tout sur-épicé à grosses poignées de superlatifs, j’ai essayé cent mille milliards de fois de ne pas trop exagérer, je me suis attribué le droit d’entrer par la fente de vos courriers, j’ai nidifié dans vos boîtes aux lettres, j’ai utilisé le cri qui tue, celui qui réveille ou énerve, pour donner de la force à mes caresses et à mes coups de pied au cul. J’ai préféré recommencer ma vie avec le verbe, dire maintenant ce que je passerai demain par la sourdine. J’ai parlé avant que l’envie me passe, parce que je sais que le mutisme est un stade avancé du genre de maladie que j’ai. Parce que le silence est une arme que l’on ne devrait pas manier à la légère…

Il est important d’avoir su chanter quand on décide de se taire…

Téo. Neffiès-Madrid.  2013/2015

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