013 Elève de la vacuité

Le car se dandine à travers de gros coussins de jungle. Les branches lui passent la main sur la tête, essaient de l’attraper. Je me rappelle ce dessin animé, ou BD, je sais plus: « les Monstro-plantes » C’est tellement vieux que je ne sais pas si je l’ai rêvé. Mais dans le coma artificiel des trajets, les vitres ont le droit de tout déformer, la divagation est admise. Des milliers d’hectares de vert vallonnés où se déchire la brume, au prix du bus, ça ne fait pas cher le spectacle. Dommage qu’on se les gèle dans le car. J’ai déjà dit que je haïssais la clim? Oui? Ben je le répète encore!

Quelle profusion d’espèces! Pas étonnant qu’on n’ai pas encore recensé tout ce qui vit ici. On a pourtant eu 130 millions d’années pour ce faire. Faut avoir envie d’y aller remarque… Tout ça pour pouvoir baptiser de son nom une nouvelle variété de cloporte… Ceci dit, c’est l’occasion de donner le nom de son ex-femme à une sangsue, d’immortaliser son patron en coprophage. Il se cache peut-être sous ces branches un remède contre le cancer ou le SIDA… Pour l’instant j’ai croisé en Asie plus de moyens de les chopper que de les guérir!

C’est drôle, dans ces panoramas de forêt dense équatoriale, je pense à celle que je connais mieux: la garrigue. Certainement leur côté « impénétrable ». Encore que je reserverais plus aisément cet adjectif à la garrigue épineuse, toute tressée d’aiguilles, intriquée de ronces, de salsepareille, emberlificotée de houx-frelon, barrière de genêts-scorpion et de chênes kermesse. Là où la garrigue est une barricade, la jungle est elle parfaitement « pénétrable ». Le problème étant plutôt d’en ressortir indemne, sans piqûres ni morsures infectieuses d’aucune sorte. Les bestioles aiment bien tester leur venin sur nos peaux roses et tendres. Quand tu es perdu dans la jungle, tu ne dois plus penser qu’en termes de déforestation, avoir des rêves de bulldozer, des réflexions de tronçonneuse, peinte dans la couleur complémentaire de l’agent orange.

Il y a des centres touristiques sur les berges d’une zone lacustre, versée dans le fatras de branches. Il doit falloir que la chaleur se donne à pleine force pour te faire mettre un orteil dans ces eaux. Moi qui m’inquiète déjà de ce qui peut bien gésir de monstrueux sur les fonds de nos gentils lacs cristallins que l’on fourre au frigo pendant six mois d’hiver désinfectant!

On traverse le dos de ce gros lézard vert qu’est la Malaisie. On a passé la crête hérissée de la jungle, laissant au passage les trois quarts du manteau nuageux, c’est à dire qu’il en reste encore largement assez. Retour aux plantations de palmes, hévéas, bananiers. Je ne voulais pas venir sur l’île réputée très touristique de Penang, mais parfois c’est comme à Collioure ou Grenade, on comprend vite pourquoi ils viennent en masse. Pas de cocotiers ni de rivages somptueux, mais une ambiance spéciale qui émane des rues de Georgetown, que les quelques mètres d’eau du détroit de Melaka ont semble-t’il bloquée dans le temps. Début vingtième un peu déglingué, vieilles maisons-boutiques chinoises adorables . Tout est encore en service, l’architecture est habitée, entre-autre mon hôtel, avec ce fameux charme désuet qui séduit tant les visiteurs. Ambiance James Bond des seventies entre rick-shaw et canards laqués.

Le melting-pot est à son comble, les variétés de temples et de nourriture suivent. Etrange goût métallique de mon drink au nid d’hirondelle. Je suis plutôt branché curries ultra épicés et fruits tropicaux. Dans mon seul bol de lentilles: Six clous de girofle, deux belles bûches de cannelle, une poignée de cardamome, un bon cataplasme de gingembre, de poivre noir et de graines de moutarde. Les hindous donnent à la farine les plus savoureuses formes qui soient. Je ne vais pas tarder à connaître l’effet que produit une livre de fruit du dragon sur un estomac français… En tout cas le palais, lui, était ravi! Je commande toujours peu puisque les copains occidentaux me filent souvent leurs assiettes intouchées de saveurs réservées aux intouchables.

Des îles de rêve s’alignent dans ma ligne de mire, mais il ne faudrait pas que je brûle tout mon budget en deux mois! Et puis, ce n’est pas là qu’on trouve le plus d’aventure et de typicité. Quoique… Je me suis fait chouraver mon portable, une faute d’inattention. C’est surtout chiant de devoir être paranoïaque, de toujours cadenasser ses affaires. La leçon n’est pas trop méchante, c’était une vieille rougne, et pour ce qu’il servait; mais bon dieu, je n’ai plus de musique! Ca ne m’est tout bonnement jamais arrivé! D’accord c’est à prendre comme une expérience de plus, mais je me sens comme un junkie tremblotant à la seule évocation du manque. Je suis de plus en plus léger: J’ai connement paumé ma boussole (perdre un truc qui sert à se retrouver…) mais pour le coup, en pays musulman, j’en ai facilement racheté une. Le truc c’est que je vais toujours aller vers la Mecque désormais!

Esther est passée juste avant le premier café sous mes yeux à grand-peine écarquillés. Son sac plus grand qu’elle sur le dos, elle m’a proposé de suivre en Australie ses grands yeux taïwannais, son esprit si doux et sensible, son corps de kaolin, et je me suis entendu répondre que non! Elle m’a choppé au dépourvu et c’est un de mes ectoplasmes qui lui a répondu. Il y a des jours où tout fout le camp, où le karma c’est aussi de tout perdre. Le café sera bien amer ce matin. Je suis un élève de la vacuité, de l’enseignement par la soustraction. Le manque est aussi un moteur. Le sacrifice doit bien servir à décupler les puissances qui nous restent? Agacé par le poids des pensées je me venge sur mes possessions matérielles: j’offre autour de moi tout ce qui n’a pas de fonction vitale dans l’abdomen de mon bagage. Une façon de choisir ce que je paume, de bien coller à mon rôle de paumé.

 « Avec le bois on fait les fenêtres, avec l’argile on fait les vases, mais c’est le vide qui donne aux fenêtres ou aux vases leur utilité » (Lao-Tseu)

Georgetown. Penang. Malaisie. Oct 2013

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