014 Dans le filet des jours

On pourrait croire, vu de loin, que je tourne en rond: ici aussi encore des parcs couverts de jungle frangés de mini-plages, encore des temples et des statues aux dimensions toujours record. Mais c’est bien sûr partout très différent, l’ambiance de fond n’est jamais tout à fait la même. Beaucoup d’heures de bus et d’embouteillages. Malgré les gaz d’échappement, l’attente et les détours, toujours ce feeling d’une île douceâtre qui prendrait tout son temps pour suivre l’évolution du monde. La colline est dodue de tombes, comme si les morts avaient le ventre replet. Chez les défunts chinois, la porte est de marbre et le toit de terre échevelée de chiendent. Obligé de penser au gros ventre des bouddhas souriants.

Longues discussions avec les hôtes des multiples guest-houses, dans cette zone de transfert ou chacun marque une pause avant de courir après son destin. Toutes les histoires sont passionnantes. On dirait bien que finalement on nous a pardonné pour la tour de Babel. « Ses » voies sont décidément impénétrables… D’ici 10 ou 20 ans tout le monde parlera probablement anglais. On pourra tout se dire, et surtout comparer. C’est du jamais vu dans l’histoire de l’humanité, rien que ça! C’est une magie chaque fois renouvelée que de pouvoir passer une soirée avec une colombienne, une chinoise, un italien, un hollandais, un neo-zelandais, un vietnamien, un bordelais, dans le restaurant indien d’une vielle ville malaise… Rien ne dit que l’humanité s’en sortira mieux pour autant: ceci-dit, on pourra au moins se raconter des histoires drôles en regardant se noyer la terre. Le temps que l’homme s’auto-détruise, il se sera tellement métissé que le dernier on pourra l’appeler Adam. La boucle sera bouclée et la forêt repoussera sur les tarmacs de Roissy ou Haneda. Les fougères soulèveront les trottoirs de Georgetown à Kingston. Il y aura toujours des tas de jolies choses mais plus personne pour les photographier.

Pauvres de nous que rien n’absorbe. Réduits à la rumeur, nous récitons des formules de pouvoir auxquelles plus personne ne croit. Dégrafés à la hâte comme des soutien-gorge, laissés au sol comme les sous-vêtements que s’arrachent les amants fiévreux, on nous cherchera à tâtons sur l’autre versant de l’orgasme. Boutonnés de travers sur le corps de la société, nous lui permettrons de s’exposer dans le petit jour du crépuscule nucléaire, avec cette indécence décoiffée qui rend la folie si jolie.

C’est dimanche et j’ouvre de petits yeux sur le vaste monde qui se dilate dans le silence. L’insomnie me suit en vacances, comme partie intégrante de ma vie. La maudire ne ferait qu’aggraver les choses. Je l’accepte comme une compagne compliquée à saisir. Discussions sur le changement d’heure auxquelles je préfère ne rien comprendre. Quand on réfléchit trop, il faut savoir s’accorder un temps pour la bêtise, faire l’impasse sur certaines notions superfétatoires. Je me sens emmêlé dans le filet des jours qui passent. Je connais bien ce petit monstre favori à la cour de mon cerveau: L’indécision. Je sais aussi qu’une fois décidé je vais me secouer les puces. Voyager c’est comme être bloqué dans un trèèèèèèès long dimanche. Promenades, flemme, pique-nique, apéro, pluie, plage, et toujours terminer endormi sur un siège arrière. Un long dimanche où passent toutes les phases de la conscience, un long dimanche avec tout de même au fond, quelque part, l’angoisse (d’autant multipliée) que reviendra le lundi éternel.

Finalement: on ne fait rien en voyage. On se contente de satisfaire les besoins élémentaires en intercalant de beaux paysages. Un peu comme des convalescents dans le patio de la clinique. Mais d’autre part, quelle introspection majeure! Tellement de temps disponible pour se retourner sur soi, pour essayer de se définir autrement que par une appartenance au terroir ou à un foutu boulot. Méditation facile d’accès. Je comprends la notion de voyage intérieur après l’avoir tant et tant évoquée. Il y a aussi l’espèce de mission qui nous incombe: nous qui pensions ne rien branler entre nos trois repas, voici que nous devons sortir l’épée pour ouvrir les mentalités, fendre le crâne des préjugés. Nous devons transmettre la vibration, coloriser les recoins oubliés, repeindre le monde en entier. Nous sommes engagés malgré nous dans une armée de métissage, guerriers-conteurs obligés de participer à la construction des mentalités. Seuls les vétérans me croiront, mais ça n’est pas si évident de courir sur le globe.

Je n’ai pas le manque du pays. Lequel d’abord? J’ai le manque de tous les pays, j’ai le sentiment que les souvenirs attendent partout de m’aborder. Ce qui fait parfois défaut c’est cette facilité avec laquelle on évolue en terre conquise. Il faut voir comme un rien peu être compliqué quand on est loin de son extrait de naissance. Le pays pourrait me manquer, mais je sais bien que ce qui me vient à l’esprit quand j’y pense est un cocktail de sites idéalisés, avec les sorties à la plage, le vin entre amis, la famille en juin au jardin… Je n’oublie pas l’enfer de l’hiver dernier, les soirées de descentes piranésiennes avec un sismographe entre les dents, une projection 3D de démons vissée sur la rétine. La mémoire peut bien faire sa jolie sélection d’images: je n’oublie pas les réveils dans la nuit avec les genoux de l’asphyxie sur le torse. Je n’oublie pas qu’on ne peut rien attendre sinon de soi. Je n’oublie pas ce que j’ai craint de devenir en ne réagissant pas. Je n’oublie rien de ce qui m’a si puissamment repoussé loin du port.

Mais je ne chouine pas sur mon sort, il est tel qu’il est. Seulement il m’apparaît avec tellement d’acuité dans l’espace disponible que je me suis offert. Au très beau milieu de tout ça, comme un clin d’œil malicieux de l’absurdité, je parcoure en version anglaise un vieil exemplaire de Guerre et paix, oublié par un voyageur. Le marque-page est un billet de quelques roupies indiennes. Beau cadeau pour ce vieux bouquin. C’est rigolo de s’immerger dans la littérature russe et ses personnages oh! combien tourmentés eux-aussi.

J’ai le temps pour encore un temple hindou. L’escalier qui y mène est serré comme un sentier pris par la jungle des babioles. Il faudrait le dégager à la machette de l’invasion de tee-shirts, foulards et mille bondieuseries. Il y a même des portraits du Christ, des médaillons de la madone. Ce qu’autorise le polythéisme. J’imagine les statuettes de Shiva dans la grotte de Lourdes ou la main de Fatima à Compostelle.

Un bon sachet plastique de jus de canne, fermé par un raphia qui permet de les suspendre et les abandonner n’importe où, et je retourne dans le cycle infini des voyages en bus urbains, presque aussi long que le cycle des réincarnations. Une image de Malaisie immobile dans la brume se découpe sur les tôles du ferry. Même après un très court trajet en bateau, c’est toujours bizarre d’accoster, ça fait toujours un peu rite de passage. Je me demande ce qui m’attend au coin du monde.

On plaisante entre baroudeurs: C’est bien difficile de savoir si tu souffres d’insomnie et de dépression à cause des effets pervers des antipaludéens, quand tu es plus ou moins tout le temps pensif et insomniaque! La barrière des langues asiatiques fait que les vagabonds au long court ont besoin de réciter un peu de leurs détresses. Les états d’âme sont parfumés à la goyave. J’en console un en lui demandant simplement ce qu’il croit qu’il aurait fait s’il n’était pas parti…

Si moi je n’étais pas parti, j’entamerais un putain d’hiver à mettre du putain de vin dans des putains de bouteilles douze heures par jour pour m’en retourner seul en vider d’autres de rhum, avec le son de la hi-fi à fond, frissonnant sous les gouttières de ma mauvaise toiture, occupé par les réparations de ma voiture et les ultimes repas avant le grand confinement, cet hivernage des relations que j’ai un mal fou à supporter. La méditerranée comme je la hais. Mouillée, froide et recluse dans ses foyers. Mieux vaut un coup de blues sous les tropiques, au moins il y a toujours un routard plus désemparé ou un vendeur de fruits pour faire semblant de s’intéresser.

Le soleil s’est levé très tôt, bien avant les nuages, pour me regarder partir de Penang. Je laisse la rue des orfèvres, où une dizaine de vendeurs d’or sont gardés par des mecs taciturnes pas à proprement parler prudents, à moitié assoupis sur leur vieux fusil à pompe. Les poteaux des encens chinois brûleront encore longtemps après mon départ. Ca sent surtout la sciure brûlée et le pétrole lampant mais c’est très impressionnant.

Graffité en español sur le mur d’un mini resto: « Si no te da gracia el destino es que no entendiste el chiste. » (Si le destin ne te fait pas rire, c’est que tu n’as pas compris la blague).  J’irai bientôt travailler mon humour en Thaïlande.

Georgetown. Penang. Malaisie. Oct 2013

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