015 Guerre et plages

Raté le train pour la Thaïlande, la bagatelle de 24 heures de train vers Bangkok. Le destin à choisi, je reste un peu en Malaisie. Je traverse la ville plutôt agréable d’Alor Setar, vue à travers les fenêtres et… le plancher du bus. Une très belle mosquée fait face à des temples aux toitures de plus en plus « Thaï ». Me plonger dans Tolstoï ajoute un peu d’absurdité à mon cerveau déjà pas mal secoué. Je rêve de jolies russes fatales et de batailles au sabre dans l’Asie musulmane où se faufilent des Thaïlandais. Vers le nord l’isthme s’aplatit sous le poids des rizières. Le regard porte loin. Le portail de nuages s’ouvre sur les molosses du soleil prêts à mordre, et sur un ciel en perpétuelle expansion.

Je persiste. J’avance. Parce que l’univers continue de grandir, qu’il y a tous les jours un peu plus d’humains à rencontrer et que les cultures disparaissent à la même cadence que les merveilles de la nature. Je fais partout cette courte biographie qui sert de carte de visite avec les locaux: Français. Pas de femme. Pas d’enfants. 35 ans. D’où viens-je et où vais-je. Cette dernière question étant la plus compliquée. La majorité des discussions s’arrêtent là avec les cousins asiatiques. L’anglais de contrebande ne permet pas d’en apprendre beaucoup plus les uns des autres. C’est con de se dire qu’ils croient que tous les occidentaux on un sac sur le dos et le museau qui pèle, qu’on a tous des dread-locks ou des bijoux tribaux et une passion illimitée pour la bière, qu’on aime tous la musique, le yoga et les trucs végétariens. Ils doivent être surpris ceux qui émigrent et tombent direct sur des bidochons grincheux fermentés dans leur traditions nationalistes. Heureusement qu’il y a le tourisme sexuel, les gros riches dédaigneux et les alcooliques violents pour équilibrer l’image des pays « développés. »

Le géant qui mangeait l’Asie, en croquant dans le golfe de Thaïlande, a postillonné de petits pâtés de jungle sablonneuse partout dans la mer d’Adaman. Pulau Langkawi, tout près de la frontière Thaï. Les îles sont toutes pareilles et chaque fois tellement différentes. On se demande toujours ce qu’on en ferait si c’était à nous. Sur les bancs de l’école, où je n’ai même pas appris à bien dormir, je traçais au hasard les contours d’une île, puis abordais le dessin comme un naufragé, la remplissant au stylo de tout ce qui me plaisait. On peut comprendre à quel point mon jeu de grand peut m’enchanter.

La découpe des côtes, les filaos parfaits, les merveilleux aigles de mer… On se marre bien devant les boues vivantes de la mangrove. Les crabes asymétriques, avec leur grosse pince de tennisman, sont comme des chevaliers tellement machos qu’ils peuvent à peine trimballer leur arme démesurée, presque aussi grosse que tout le reste de leur corps. Je passe le temps à les regarder, ils occupent le leur à se provoquer avec des façons vraiment ridicules (et donc très ressemblantes à l’homme) croisant parfois le fer de leurs ciseaux, se bousculant surtout. Il y a des myriades de trucs minuscules et tout paniqués en permanence, des trucs indéfinissables qu’on n’ira pas fouiller de toute façon. Il y a ces poissons qui nous rejouent un des premiers actes du grand théâtre de l’évolution en venant se mouvoir sur la terre ferme. (le sable mou, en fait) Genre gobie en moins globuleux, mais il ne manque pas grand-chose à leurs nageoires pour devenir des pattes de lézards visqueux. D’autres évoluent (c’est le cas de le dire) en sautant comme le font ceux qui agonisent dans la barque du pêcheur, mais là c’est volontaire… Ils sont vraiment risibles mais super balèzes en apnée. Un dessin animé en live!

A deux pas d’un bosquet de cannes à sucre, on s’allonge sur de la cassonade de silice. Les ilôts sont des louchées de légumes verts, versées sur des soucoupes de semoule. Parfois le sable est tellement fin qu’il se tasse en une sorte d’asphalte blond. Ailleurs une sous-couche grise laisse libre cours à toutes les écritures. Certains ilôts seraient bien à distance raisonnable de nage, mais je ne connais rien des courants ni des monstres marins, et la zone est trop traversée par les hors-bord et les saloperies de jet-ski pour tenter l’aventure, dommage: De petites criques sablonneuses entrouvrent des sourires aguichants entre la jungle et l’eau.

L’aéroport n’est pas très loin, on dirait que les avions plongent et jaillissent de l’océan. Les couples modèles se tortillent dans toutes les poses possibles du grand kamasutra des photos de vacances. Certains feraient mieux d’investir dans un fond vert et se mitrailler devant des paysages virtuels tant ils se focalisent peu sur le réel et uniquement sur l’image qu’ils pourront donner d’eux dans leur maison froide. Ils font bien ce qu’ils veulent, ce doit être ça, le droit à l’image. La mienne intrigue et déroute au royaume des bermudas et des cocktails à gogo.

Bien peu sont les furieux à oser s’exposer directement sous le soleil détaché de ses chaînes, qui semble t’écorcher minutieusement avec ses jolis chalumeaux. Je me construis un abri de planches et de tissu le long des gros blocs noirs de la falaise. Le sable est un boulgour de quartz, comme si la mer avait mouliné une cité de cristal. Dans ces tessons de civilisation s’accumulent toutes les ondes des astres, se répercutent les messages du soleil qui hurle de toutes ses forces sur toutes les fréquences de la fournaise. Deux-trois bateaux se balancent d’une jambe sur l’autre. (maman les pt’is bateaux…) On se laisserait volontiers aller à de belles utopies ici. Je serais presque disposé à aimer mon prochain, s’il ne jetait pas partout ses putains de papiers-gras. Même les plus fortunés des bungalows envient ma cabane en paréo. C’est le « joujou du pauvre » (Cf Le Spleen de Paris, Baudelaire).

Je comprends pourquoi tout le monde est balafré sous les tropiques. C’est dingue le temps que mettent à cicatriser les petits bobos que la moiteur constante vient envenimer. Les boutons de moustique ressemblent à des blessures par balle. Que dire de ceux qui jouent au morceau de gruyère en chutant à moto… Les parachutes ascensionnels sont de grandes méduses atmosphériques qui auraient capturé des Icare imprudents.

Au milieu de l’amphithéâtre de roches envahi par les flots, le soleil sort de sous son couvert de nuages pour un bonsoir cinémascope, éclairant presque par en dessous les beaux arbres équatoriaux. Le silence, c’est à dire le bruit des vagues, est à boire comme du petit lait. Toutes les formations nuageuses se mélangent dans le ciel, rappelant la diversité des feuillages de la jungle. Les montagnes sont toutes timides près du moutonnement titanesque des cumulus. Ils montent comme des œufs en neige colorés par le caramel du couchant. D’autres s’étirent tels des filets pour arrêter les tous derniers rayons, ou bien passent en se tenant la main leur paseo sur la rambla del mar, qui va d’ici à Barcelone. C’est triste de n’avoir personne contre qui se blottir, au moins ne fait-il pas froid, c’est déjà ça… C’est sur que tous les soirs sur terre il doit y avoir au moins un très beau coucher de soleil, mais je parie que ce soir il était justement ici…

« Freedom’s just another word for nothing left to loose, nothing, and it’s all that Bobby left me… »(La liberté, ce n’est qu’une autre façon de dire « rien à perdre », et « rien », c’est tout ce que Bobby m’a laissé. Janis Joplin)

Pantai cenang, Pulau Langkawi. Malaisie. Oct 2013

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