016 Théâtre d’ombres

Je me mords la langue sept fois avant de parler. Je m’étrangle en criant victoire. Je suis assidu aux leçons de traîne-savate. A la manière de Kutuzov (personnage de Tolstoï) je me fais guerrier de patience. De toute façon, le temps à tout raflé d’avance. On fait mine de miser nos chances en son casino clignotant, mais puisque tout lui appartient, gagner quelques jetons revient seulement à répartir différemment ses gains.

Il peut s’agacer, se précipiter: le fou n’ira jamais à dame, l’échiquier est illimité, la chance peut toujours tourner au vinaigre. Le taxi du destin nous prend pour des touristes et il n’a pas véritablement tord. J’aurais dû naître dans l’orient-express, ne pas avoir de langue natale et passer ma vie dans les bus. Tes yeux qui flottent comme des compas dans leur petit baquet rempli de larmes m’indiquent où je suis, par où venir, comment je vais.

Langkawi crépite dans les flaques que le soleil, sitôt levé, met machinalement à bouillir, tel qui se prépare un thé au sortir du lit. Le quai d’abord et bientôt l’île toute entière s’éloignent du bateau, nous laissant seuls dans l’océan. Un porte-container passe en clapotant comme une boîte de conserve. Les postes avancés des îlots postillonnés sur la grande soupe sont usés comme des savonnettes de s’être trop frottés sur le dos de la mer. L’archipel a mis tous ses bâtiments à flots: de la barque de feuilles au super-tanker d’émeraudes, tous les volumes de verdure écrasent leur coque sablonneuse sur les courants mystérieux et m’accompagnent dans ma conquête de la Thaïlande.

Pulau Payer, un gravier sur la mer d’Adaman. La plèbe en gilet de sauvetage dans un mètre d’eau flotte comme des détritus autour des coraux. Je préfère prendre de la hauteur et l’escalier, pas usé par les foules, pour voir l’autre versant de l’îlot. C’est toujours bien de pouvoir apprécier les dimensions du caillou auquel on est amarré. Depuis ce superbe point de vue, je regarde onduler dans l’eau turquoise deux requins pointe-noire. Ils sont très graciles, comme souvent les grands prédateurs, me font penser à leurs équivalents les rapaces et les félins. En balançant plein de bouffe, les gens attirent des milliers de poissons multicolores, autant de bébés requins, gros comme des caniches. Je trouve saugrenu de les habituer tout petits à associer humains et nourriture… De penser que les ailerons de leurs darons découpent la surface tranquille des eaux à deux coups de nageoires d’ici pimente assez bien la baignade. La mer paradisiaque est salopée de cannettes et de plastiques: il est temps qu’un super-prédateur vienne nettoyer notre espèce.

Une distance plus froide qu’une architecture d’aéroport me sépare des réalités françaises. Toi qui t’éloignes au point de ne pouvoir nous tendre la main: qu’attends-tu encore de nos bras trop courts? Tu voulais trouver tout seul la voie de la joie de vivre: te voici confronté à plus de chemins que tu n’en peux prendre. Choisis seul et plus seul encore assume tes avancées. Car nous faisons partie de cette route que tu refuses, en la dénigrant tu nous as tous répudiés au passage, quoi que tu en dises. Sinon, pourquoi te sentirais-tu gêné, pourquoi éviterais-tu de croiser nos regards à toi étrangers. Tes déductions ont un goût de sacrilège et tu pars loin de tout quand très exactement on attend le contraire de toi, quand la vie te veut protecteur, procréateur, constructeur, créateur de richesses, effacé devant les générations qui te bousculent vers la vieillesse. Résister c’est faire offense aux principes élémentaires de l’existence et tu voudrais qu’elle te comble en retour? Et puis quoi encore? La vie ne nous doit rien, c’est bien ça le plus embêtant.

Le soleil cette fois s’est allongé dans une baignoire de sang. L’océan en serait encore tout rouge au matin que je ne serais qu’à moitié surpris. J’investis plus dans les fruits que dans n’importe quel resto. Le durian est pas mal, troublant mélange de mangue et de camembert. Les bananes-serpent, les pomélos gigantesques avec leur sachet de sucre en poudre pimenté. C’est comme si je n’avais encore jamais mangé de mangues.

Tes outils d’optique acérés lisent le fond de mes yeux et n’y trouvent que des distorsions ou des images renversées de ce monde. Ma vie sentimentale m’apparaît faite de rapines, d’arnaques et de coups montés. Je marche sur des cœurs plus fragiles que des œufs, tellement lourd du bagage des malentendus. Je suis un passionné: Si ce n’est pas à danser devant un grand feu pétillant vers l’éternité, je ne vois pas de raison de passer cette longue nuit devant des braises mourantes, sous des plafonds trop bas.

La Thaïlande lève le voile, déshabille l’Asie musulmane et plante partout des maisons-aux-esprits. Pas moyen de dormir, le chauffeur du car est payé aux coups de klaxon. C’est donc entre les vases du sommeil est les racines mouvantes de la veille que je fais mon entrée dans ces terres détrempées. Falaises grattées comme des croûtes par les ongles du temps. La pluie clapote dans les godets des hévéas, sur les épaules nues des bouddhas. La jungle s’établit sur des remblais millénaires, les lianes pèsent sur les lignes électriques. Ce qu’ils appellent la saison « sèche » pourrait noyer nos escargots. Les buffles d’eau font tout leur possible pour limiter la progression des pelouses. Blocs de calcaire barbus de jungle. C’est « monument valley » arrosée trois fois par jour pendant cent millions d’années.

Krabi, une ville parfaite pour des premiers pas dans ce pays prometteur. Ici les foules se pressent très vite vers les îles, nous laissant le continent pour nous seuls. Deux Kilomètres à pied et 1230 marches plus haut (et quelles marches!) on est au sommet d’un de ces tétons de calcaire si particuliers à l’Asie du sud-est. La vue est délectable. On se sent dans la mâchoire d’un ruminant titanesque. Le temple Tum Sur et son bouddha font comme une couronne d’or sur ces dents usées par les siècles.

Soirée de feria locale, délicieux paseo entre les familles. Les barques à longue queue font des prout-prout dans le fleuve noir, les enfants sont croquignoles, les filles à basculer de la rambarde, et les rares touristes aussi conquis que moi. Les écrans des smartphones se remplissent de sourires, des diamants pendent aux parasols. Musiques traditionnelles addictives, grosses percussions et bourdon hypnotique des bols chantants. Je faisait mon blasé de ce genre de démonstrations mais me voici planté dans le ciment de l’admiration devant ce modeste spectacle de marionnettes en peau de buffle auquel pourtant je ne comprends strictement rien. Les bougies projettent des ombres virevoltantes sur le drap blanc comme une page. Je me sens connecté par les rires et les soubresauts à ce public au milieu duquel je dénote pourtant tellement. Qui regarde nos ombres à nous en éclatant de rire? Qui s’émeut des destins croisés de pantins secoués sur des baguettes? Derrière nos linceuls il y a un public d’olympiens qui ne s’intéresse à nous que le temps d’une saynète absurde. Puis les dieux retournent bouffer des sorbets de glaçons interstellaires et des beignets de météore.

Ivre de sourires et de bonnes vibrations, j’essaie d’apprendre à les transmettre. Les gamins se paient des petits poulpes grillés au bout d’un bâton. Je paie ma tournée de sucettes d’octopus à une famille et pour un rien suis remboursé au centuple de remerciements aux mains jointes. Est-ce que l’on a mis Krabi sur mon chemin pour me couper les jambes, pour freiner ma course folle? L’onde ultra pure des gongs cessera-t’elle un jour de résonner en moi? J’espère et je crois que non.

Fille-cobra, si tu me mordais maintenant, la vie deviendrait une fièvre, un délire opiacé, une lente mort exotique. La foule nous aura accouplés le temps d’une divagation, aussi absurde que le théâtre qui attirait tous les regards et empêchait les nôtres de trop se croiser. Tu t’es arrachée de mes alentours, m’enfonçant la tête dans la foule. Il fait un peu plus froid en moi chaque fois que je laisse échapper une promesse de chaleur.

Moi qui ne pensais pas aller en Thaïlande, je découvre des merveilles de partout, parfois dans les choses les plus simples. L’Asie a certes ses défauts, mais elle n’a certainement pas de leçons à recevoir de l’occident. Quant aux Thaï, leur nom a le droit de rimer avec médaille: médaille de beauté, de candeur, de plaisante douceur. Le soir dévore les passantes et les sons. Je me glisse dans ce lit fait d’illusions somnambules, d’espérances insomniaques.

« Comment est-ce que je tiens tête à autant de nuits? » (citation orpheline, si quelqu’un la retrouve….)  Krabi town. Thaïlande. Nov 2013

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