017 Même pas en rêve

Les longtail boats de très belle facture promènent leur corps épais et leur queue de rat dans un raffut d’hélicoptère. Il ne manque plus que la chevauchée des Walkyries (des vaches-qui-rient?) pour mettre une ambiance vraiment destroy aux rives. Les rochers sont presque familiers tant ils sont photogéniques. On dirait qu’on a déplié des grottes comme on retourne une chaussette. Les îlots rongés à la base me rappellent les arbres d’Azrou au Maroc, tous ratiboisés à la même hauteur par les chèvres et les ânes.

Quel animal marin étire son cou pour grignoter les fondations de ces citadelles de pierre? Leur découpe est directement inspirée de mes sculptures de sable: Une Canadienne me disait qu’on peut deviner où j’ai passé ma journée de plage rien qu’en voyant mes gratouillis et mes compositions psychédéliques… ou comment marquer les esprits en se faisant impalpable et fugace.

Sortie en mer, encore une navigation savoureuse. Je vais finir par faire des croisières à la con: je me régale de glandouiller contre un bastingage en suivant des yeux la découpe des côtes, en projetant partout mes rêveries… Je ne demande pas grand-chose finalement: un yacht, un (ou deux) top-models, une chaîne hi-fi et un rice-cooker… Bon, ok, je sens que ça va se terminer en canoé-caravanne devant la mer des solitudes, mais je ne lâcherai rien concernant le rice-cooker. Ils en ont des énormes ici, c’est ce que je guette en premier quand je cherche où manger. Je ne fais pas trop mal aux nouilles. (ouf, pas de faute de frappe!) J’ai lâché l’affaire d’essayer d’économiser en cuisinant moi-même: ça revient plus cher de mal préparer des cochonneries du supermarché que de se poser dans un food-mall pour un délicieux plat de légumes sautés avec amour.

J’aimerais bien remorquer un de ces îlots à la maison, mais c’est parfaitement impossible: je n’ai plus de maison! Le ressac lèche les stalactites. Les falaises sont soumises à toutes les forces créatrices de l’eau (sauf le gel quand j’y pense…) Une tempête s’invite à notre excursion. Les îlots se transforment très vite en châteaux fantomatiques, les sommets de territoires monstrueux.

Les sourires tombent à mesure que monte la mayonnaise de l’écume, le bateau se comporte comme un chalutier breton. Evidement je me régale, mais moi je suis fou, c’est pas pareil. (dixit un néo-zélandais qui n’a de cesse de resserrer son gilet de sauvetage.) La côte est marteau-piquées d’éclairs, la mer pixellisée par les impacts innombrables des gouttes, le tonnerre essaie de faire des trous dans l’eau. Si l’on doit s’échouer sur une île déserte, j’aimerais autant que nous soyons seuls à survivre avec cette longue russe épatante. Sont mec est un balourd mal foutu pas du tout gentleman. Je pense à la fille du « bistrot » de Brassens: « Ces trésors exquis, qui les enlace, qui les embrasse? Vraiment c’en est trop, tout ça pour ce gros dégueulasse! »

Zeus nous photographie sous tous les angles, le vent raconte des histoires de naufrages, ça nous fabrique des souvenirs. On s’est réfugiés derrière l’un des rochers qui paraissait le plus costaud. On croise les doigts pour qu’il soit bien ancré et on tue le temps en parlant de bouées, de balises de détresse… Puis l’orage passe comme une grosse colère de gosse, on se jette dans l’eau plus chaude que l’air, la pluie vue par en dessous me fait rire comme un minot. La plongée est forcément gâchée par les remous mais le spectacle est aussi au-dessus: les falaises nous dominent comme de grandes dames, les racines pendouillent vers la mer, la vie se cramponne à tout prix, ne laissant nus que les surplombs.

Les éclairs mitraillent le lointain. Des poissons grillent sur le brasero du crépuscule. Le soleil fait une apparition juste le temps de faire son lit sous un îlot. La mer rougit profond sous son ventre rousigué par les flots, il ne lui manque presque rien pour atteindre la lévitation… pareil pour moi! Je me sens dans une BD de Mœbius. D’autant qu’il me reste à me confronter à la splendeur sans précédent du plancton bioluminescent. Il faut le nager pour le croire, moi et les bains dans la nuit noire… Mais quelle folie c’eût été de ne pas y aller: La réalité dépasse l’imagination. Je m’attendais à une vague lueur blafarde, à quelques picotis sur l’ardoise des grands fonds . Des milliers de billes, genre polystyrène expansé d’un fabuleux jaune-vert fluorescent nous environnent. Même en rêve je ne fais pas des trucs comme ça, pourtant je ne manque pas vraiment d’imagination.

Les traits de foudre ne cesseront pas d’illuminer l’abat-jour des alto-cumulus jusque tard dans la nuit. Se peut-il réellement que j’ai sillonné les eaux de cette espèce de baie d’Along aux rochers fantasmagoriques, entre turquoise et tempête, pour me retrouver à nager dans du caviar phosphorescent? Quand je ferme les yeux et que je me revois brasser ces lucioles océaniques, il me semble que l’image est tirée d’un film de science-fiction, et pas de ma soirée. Je suis sidéré (littéralement: « frappé par l’éclair ») par les formes que peut prendre la beauté.

Il règne une paix comme seuls savent la faire les dimanches. Le Thaï est un bien joli mystère. Les lèvres brunes articulent des triphtongues félines. Ce miaulement humain me balade dans sa chanson lente comme le cours des rivières dont le sens d’écoulement n’est jamais évident. J’ai terminé un paquet de biscuits avant de réaliser au dernier qu’ils étaient envahis de micro-fourmis. Ca ne les a pas rendu vraiment meilleurs, ni pires. Je suis surtout désolé pour les victimes collatérales. Le plein d’acide formique au réveil ça change de la théine ou de la taurine du red bull, plus courant que l’eau ici. Son concurrent est le « white shark ». J’ignore s’il contient de la requinine. Je sers des cocktails basiques et de pleins Mekongs de bière pour me payer ma chambre. Je cragnais d’avoir à servir des Thaïs, mais il n’y a quasiment que des occidentaux et des Australiens dans le bar, et de toutes façon il y a une sorte d’internationale des chips grasses et des roteuses glacées. Suffi de deviner quand ils veulent un mojito, prononcé de toutes les manières possibles… Ca fait drôle de se dire que je fais le serveur-joli-coeur en Thaïlande à pas trois mois de ma vie passée. Comme le destin se bouge avec un coup de pied bien placé!

Balade dominicale le long de la rivière, le soleil fait penser à la résistance d’un four. Un temple m’abrite d’une averse soudaine, grosses larmes de crocodile. Pas d’arc-en-ciel, mais un phénomène magnifique: Le soleil fait scintiller les gouttes jusque très haut dans le ciel, créant un grand rideau brillant. Mon attention est exacerbée à son maximum, effet collatéral de la déambulation méditative. Statue d’un moine errant tout maigre, qui n’a pour tout bagage qu’une gourde, une besace et un parapluie. Je me surprends à lui ressembler, mais lui, on ne lui a pas confisqué son parapluie à l’aéroport.

« Je passe lentement, comme celui qui vient de si loin qu’il n’espère plus arriver » (Jorge Luis Borges)

Krabi. Thaïlande. Nov 2013

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