018 Tous les transports du monde

Sortie en kayac, ou plutôt rentrée, puisque nous nous glissons dans le défilé des falaises de l’estuaire, sous la mangrove qui fait toujours un peu bois sacré réservé aux sorciers. C’est un bonheur très doux de slalomer entre les neurones des racines.  Les singes partagent les branches avec les crabes, fascinés par nos drôles de trognes. Le groupe a le bon goût d’apprécier le silence. On dirait qu’on passe une frontière clandestinement. Grottes naguère habitées ou servant de sépulture aux sea-gypsies, les « gitans de la mer », des semi-nomades qui passaient le plus clair de leur temps à caboter entre les îles de la mer d’Adaman. Quel destin exaltant! S’ils procèdent encore à des naturalisations je veux bien en être!

Je fais semblant de ne pas être Français puisque le hasard m’a placé à la table de jeunes bidochons franchouillards insupportables, réservoirs ambulants de clichés débiles, imitant le « chinetoque » en étirant leurs grosses paupières de veau avec l’humour gras du type « ils se ressemblent tous » etc. Je savais qu’il suffisait de patienter en silence pour que leur idiotie rayonne un peu plus: En me désignant implicitement du menton, avec la discrétion proverbiale du français « dupont-la-joie » à l’étranger, l’un d’eux à dit à ses potes: Moi je vais m’asseoir à côté d’Ali. Il faut croire que j’ai beaucoup bronzé par rapport au standard gaulois! (Il faut dire que pendant un passage au soleil je me suis fait un turban avec mon foulard.) Pour ce qui est de la fraternité et de l’ouverture d’esprit, je ne sais pas. Mais je vois que la connerie a de très beaux jours devant elle. L’avenir du racisme est assuré. « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ». (Michel Audiard) La jeunesse bleu-marine profite quand-même des paradis pas chers des « chinetoques ». Ces deux couples d’imbéciles parfaits (je frémis en pensant qu’ils puissent procréer) n’ont pas arrêté de se cogner aux palétuviers et de s’engueuler pendant les manoeuvres. Hin! hin! hin!  (rire machiavélique). Je leur dis que je suis español, mais que je comprends parfaitement le français vert-de-gris, puis déguste leur gêne avant de m’adresser à des Coréens adorables. (Comment qu’il sait? Ils se ressemblent tous…)

La suite du programme se fait juché sur un éléphant. Après le travail des bras, les abdos. Qui croirait que ces animaux dodus puissent être aussi discrets? Tu pourrais passer à côté sans les voir. (Dans la jungle, pas dans les rues de Pézenas.) Comment se fait-il que les chevaux puent autant quand l’éléphant ne sent presque rien? Je me serais bien contenté de grimper deux minutes et de faire gouzi-gouzi avec son naseau serpentaire mais il faut suivre le guide… Ceci-dit ça ne fait pas trop cirque, et selon mes coréens ils sont bien mieux traités ici comparé à ce qu’ils ont pu tester ailleurs. C’est un genre de centre de réhabilitation pour pachydermes. Trimballer des touristes puants le monoï et l’anti-moustique c’est peut-être pas pire que se farcir des troncs d’arbres à longueur d’année. C’est drôle que de si grosses bêtes aient de si petits yeux. A califourchon sur le cou des monstres gentils, je me sens comme un gamin sur les épaules de son père. (Pas d’offense Papa, n’exagérons pas, on a de grandes oreilles dans la famille, mais pas au point de te recouvrir les jambes!) Tu sens rouler sous tes fesses les muscles de géant. Leur peau paraît si fragile, bizarrement humaine. Je suis le seul à monter pieds nus: ça me semblait le moins que je puisse faire pour témoigner un peu de respect à cette fi-fille de 49 ans qui me serre les jambes dans le cartilage de ses oreilles toutes douces. (Cette phrase est étrange, sortie de son contexte) Immédiate bienveillance du cornac qui me gratifie d’une balade commentée mémorable. Les montures ont droit de broyer un tronc de bananier comme un sussucre. Bien sûr une statuette de Ganesha veille au grain. Offrandes de bouteilles d’eau ou de soda entre les bâtonnets d’encens. Mais Ganesh a-t’il réellement besoin d’une paille?

Deux fois dans la même journée des locaux m’ont fait le coup. En apprenant que je voyage autour du globe, ils disaient m’envier; mais quand j’ai répondu que je le faisais seul, ils ont levé le pouce avec un air entendu: « alors là je t’envie vraiment! » Qu’est-ce que tu veux répondre à ça? Tu fais comme les éléphants et tu marches lentement, naufragé volontaire dans tes pensées. Les insomnies inexpliquées me mettent dans une transe irréelle. Secoué entre les plaques de ferraille du train qui m’amène de Bangkok à Ayuthaya, je pose un regard triste sur les bidon-villes inqualifiables. Comme toujours, grande ville veut dire fin des sourires, difficulté à respirer sereinement. Les gosses se groupent en meute pour mieux résister à plusieurs. Les nanas sont à juste-titre méfiantes. Le vendeur de fruits, qui ailleurs est adorable, te tire ici la tronche parce que tu ne veux pas chopper la dysenterie avec ses mangues à cinq fois le tarif. Si je n’étais pas déjà végétarien je réfléchirais à deux fois devant les entassements de poulets plumés à même le sol dans la moiteur bactérienne des bas-fonds. Le trajet en train est pittoresque mais une heure sur le marche-pied suffit largement pour en saisir toutes les subtilités. Et bien entendu ça dure beauuuuuucoup plus. A deux phalanges du paysage, je me dis que si nous sommes bien dans le même train, nous ne faisons décidemment pas le même voyage. A ce prix faut pas trop en demander. Ni portes ni fenêtres mais un vacarme digne des grandes heures du cheval de fer. Mille arrêts, redémarrages et 70km après, je respire à nouveau dans la belle ville d’Ayuthaya.

Balade le long de l’égout, pardon, la rivière, le regard tourné vers les rizières, et toute la laideur, et toute la beauté du monde. Mes pas m’éloignent de la confusion dans le quartier des ferrailleurs, tranquille à ces heures où tout est fermé.

« Marche en gaieté ce calme jour d’un calme été où, sauf la source, tout se tait. » (Guillaume Apollinaire)

Ayuthaya. Thaïlande. Nov 2013

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