019 Dans les yeux de New-year

La mousson tardive a ravagé les voies ferrées du nord, bloquant pas mal de voyageurs à Bangkok. Bien heureux de m’être sorti juste à temps du bourbier urbain. La charmante patronne de l’hôtel d’Ayuthaya est dégoûtée: mauvais pour le business. Un malentendu amusant fait qu’elle est persuadée que je travaille dans tous les pays dont je lui parle, mais comme j’essaie de corriger en disant « seulement pour moi » elle me prend en plus pour un mystérieux freelance. Suis-je écrivain, chasseur de primes, évangéliste, tueur à gages, mercenaire, espion, négociant d’or, d’épices, trafiquant de femmes ou journaliste pour le guide du routard? Ah! Le mystère, un faire-valoir en or: je suis son chouchou au milieu des voyageurs lambda.

Le coin est super, mais ça fait laboratoire pour tester les répulsifs à moustiques. Tu parles, dans une cité presque lacustre où il ne fait jamais moins de 25 degrés et souvent beaucoup plus. La grande terrasse du resto est vide, seul me tient compagnie un doux carillon métallique. L’idée saugrenue me vient, tandis qu’il ne se passe strictement rien, qu’en cet instant vidé de sa substance active est en train de se décider tout un pan de mon avenir. C’est sans doute une vision romantique, je romantise tout à l’excès en ce moment…

Les nénettes font les clowns pour une mini gamine à qui je donnerais les dieux sans confession. La scène est délectable. La fille de la gérante est née le jour-de-l’an dernier. Cette petite souris (sa mère l’appelle son « petit singe ») s’appelle « New-year ». Si j’avais un porte-bonheur, je le lui offrirais à l’instant. Puisse-t’elle être parmi les plus heureuses. Son père est mort juste avant sa naissance, la maman semble attendre un prince charmant. Dans un film, les caméras se tourneraient vers moi… mais c’est un rôle qui me surpasserait.

Il y a tous les formats de tuk-tuk, de camion, de pick-up ou tricycles. Ces derniers sont carrossés comme des auto-tamponneuses et au vu de leur style de conduite, la comparaison ne me semble pas surfaite. Scènes de chasse des geckos; je ne me lasse pas de les observer. Qu’est-ce qui les empêche de manger des fourmis? (J’en mange bien moi!)

Elle me dit que j’ai le regard triste et les yeux plus grands que l’espoir; Que le monde est une maquette à côté de mes envolées; Que mes désirs sont trop étranges pour rentrer dans les formes simples qui me sont proposées. Elle dit que je vais en souffrir; corrige d’elle-même que c’est déjà le cas. Mais je n’invoque pas mes démons devant les dames. Je rôde la nuit sur tous les toits de Tokyo à Bangkok. L’aube est bleue comme un hématome, et douloureuse puisque nous nous choisissons des sens opposés. Dans les vapeurs de l’insomnie j’ai entendu ma voix éraillée répondre que non, je ne te suivrai pas. Ta bise a frôlé mes lèvres et sa brûlure m’a rappelé la combustion lente des piqûres de méduses. Je ne connais pas ton prénom…

Bangkok, citerne remplie d’existences inflammables, ceinturée d’étincelles. Pleine de vie, comme celle que l’on découvre en retournant de grosses pierres, mettant à jour des galeries humides et des grumeaux de merde. De la vie comme dans les flaques de boue dysentériques, des destins cholériques, comme quand le soc de la charrue éventre une colonie grouillante. Panique perpétuelle, comme si à chaque minute se produisait un attentat. Ville en alerte à tout propos. Des gaz d’échappement épais comme des fumigènes pour attirer les sauveteurs, pour qu’un deus-ex-maquina, pour qu’un dieu en machine vienne nous tirer de là. Bangkok s’écrit comme un cloaque. Veinée de rivières vénéneuses, un garrot entre ses dents en or et l’héroïne dans le rôle principal. Les tapins de 16 ans font les cent pas sur des restants de civilisations: « Hello Miiiister »… voici l’aboutissement de notre évolution.

Le romantisme nous fait toujours utiliser l’expression « bout du monde » pour décrire des lieux de paix perdus, isolés dans le silence écumeux de l’océan. Moi j’ai envie de dire que le bout du monde est à Bangkok. Après ça, que veux-tu ajouter?! Comment veux-tu faire marche arrière?! Je ne suis pas certain qu’à Alignan du vent, Sault de Vaucluse, Paris ou Montpellier on réalise pleinement l’ampleur de l’abcès qui se gonfle dans les méga-cités du monde réel. (La France vit dans une image d’Épinal jaunie) La pustule finira forcément par mûrir et se percer, l’anthrax versera son tsunami purulent un peu partout. « Il va y avoir du sport » pour les générations montantes. Je m’en excuse avec humilité et contrition, je confesse ma grande faiblesse, mais moi je vais me contenter d’esquiver la vague. Si je me sens encore tout jeune pour la jouissance, je suis en revanche bien trop vieux pour surfer les rouleaux de cet avenir, pour lutter contre (ou avec, ça revient presque au même) ces forces-la.

Revenons à Ayuthaya, à bicyclette dans le dédale des temples, comme celui de Maha That. Profusion de briques, pareil que dans la ville-rose, mais on les a assemblées un peu différemment ici. Décrépitude décorative. C’est très abîmé, rouge-écorchures, rongé comme le nonos des siècles. Les grandes civilisations sont jolies une fois mises en morceaux par le pilon du temps. Je retournerai visiter Bangkok dans 2000 ans…

Le sol marécageux instable et la gravité inflexible penchent les temples et les stupas dans tous les sens sur leur manque d’assise. En longeant à vélo ces hectares de Lego de terre cuite, sans réponse à donner au grand soleil inquisiteur, on croirait que les ruines ondulent très lentement dans un magma épais. Ces amas de briquettes font un peu châteaux d’allumettes, comme un truc temporaire, démontable et réassemblable à volonté.  Les touristes irrespectueux (un pléonasme?) grimpent de partout comme des sales gosses. Les leurs n’auront plus qu’un tas de poussière orange à visiter.

Je suis une catastrophe ambulante à cause de la conduite inversée. Ca me conforte dans la très bonne idée de ne surtout pas louer de véhicule. L’ambiance est à savourer avec l’un des multiples milk-shakes inspirée par la chaleur. Merveilleuses maisons-aux-esprit, leur simplissîme splendeur. Chanson de la sérénité dans l’ombre des portiques, toujours dérangée par la multitude où chacun se croit photographe professionnel et pense que sa cage à image est un passe-droit pour le tout premier rang. La culture de certains dure juste le temps d’ouverture de l’obturateur du Nikon; safari à la poursuite des meilleurs points de vue à bicyclette. Ils pédalent comme des forcenés pour remplir leur tableau de chasse, s’arrêtant juste le temps de zoomer, soupirant parce qu’il y a toujours un putain de poète dans le champ.

L’instant planté de gazon est bénit. Seule ombre au tableau, à part la crevaison lente qui me force à réinventer toutes les heures des gesticulations censées signifier « pompe à vélo » aux Thaï interloqués; seule ombre au tableau, disais-je, c’est un endroit très romantique où il fait triste être tout seul. « In the mood for love » quand on n’a rien de mieux à faire que fantasmer.

On tente partout de restaurer, d’étayer les effondrements; c’est comme essayer d’arrêter la gangrène avec des compresses de bétadine. Trois remorqueurs envoient tout ce qu’ils ont de horsepower pour tirer le fardeau d’un attelage de cinq ou six barges gigantesques, bien sûr totalement surchargées. Un autre remorqueur en bout de file servira sans doute à freiner le tout à l’arrivée. Serait-ce la livraison de larves de moustiques? Il y a moins de vampires sur le toit, d’où je regarde le soleil qui fait rien qu’à se coucher à l’ouest, là-bas loin où je vais le suivre, direction le Cambodge. Avant cela je compte bien déguster les 15 jours de mon visa jusqu’à la dernière goutte.

On me dit qu’il y a des disputes politiques dans la capitale thaïlandaise; moi et les infos… Je vais en appeler aux divinités du sommeil, et faute de bonne compagnie, me contenter des longs bras de Morphée.

« Et je dirai à la servante de ne pas nous réveiller quand Ispahan (ou Bangkok) changera de maître. » (Amin Maalouf)

Ayuthaya. Thaïlande. Nov 2013

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