020 La chance des intouchables

Douceur du soir sur les toits d’Ayuthaya où je fredonne des berceuses aux chauves-souris pesantes, aussi balèzes que des chats-volants. Une pluie fine vient climatiser les ténèbres. Dans ces nuits jamais vraiment claires, je commence à languir les grands ciels étoilés. Après une belle dose d’Asie mouillée, j’avoue ressentir un certain manque du désert d’Atacama et ses 5 pour cent d’humidité toute relative.

Attente sur le quai de la gare. Chiens errants en quête de rapine, tous galeux, déboîtés, pelés; plutôt des hyènes à qui ne manquerait que le rire inquiétant. Au fond des pissotières, des quartiers de citron vert, des morceaux d’ananas; pourquoi pas? J’espère qu’ils ne réutilisent pas tout dans nos milkshakes! Un type qui s’en venait de Chine m’a parlé d’œufs cuits dans l’urine de vierges. Il y a bien des prostituées à Bangkok spécialisées dans les uniformes des compagnies aériennes… En Asie tu te dis parfois qu’il ne reste plus rien à inventer. Quand on aura fait le tour de toutes les absurdités, le moment viendra de plier boutique.

Beaucoup d’émotion dans les adieux à la guest-house. Echange de vœux avec les mains jointes en prières simples de bonheur et de santé, et une peluche pour bébé New-year qui la secoue en souriant avec des étincelles entre ses deux incisives. Autant de ratiches que la mamie qui me prend dans ses bras, autorisant ainsi sa fille à en faire autant, voire trop: Son cœur bat assez fort pour arrêter le mien. Si je cesse de fumer: Qu’est-ce qui pourra bien faire que je ne meure pas d’amour?

Je refile mes sandales neuves et inadaptées à un mendiant. J’ai en retour une bénédiction pour mon chemin. S’offrir des trucs qui permettent d’avancer. Presque un présent philosophique. La voie ferrée, le parcours d’acier s’étend loin devant moi.

C’est tout ce qu’il me reste: des fondamentaux interlopes, un oratorio de salopes. Ce que j’ai en plus de ma veste, une invitation à choisir. C’est tout ce qu’il me reste: une irradiation et des astres, ce que je n’ai pas mis au clou. C’est pourtant tout ce qu’il me reste, et c’est encore beaucoup.

La cloche de bronze du quai de gare, éclair pour les tympans, déchire les rêveries et le présent reprends toute la place, poussant le long tiroir des souvenirs d’un coup de fesses. Les rizières inondées n’ont rien à raconter, elles doivent trouver la loco trop bruyante. Deux ou trois récoltes par an. J’imagine deux ou trois vendanges annuelles… (no comment!) Vaches blanches aux longues oreilles pendantes comme les feuilles d’une salade assoiffée, agenouillées dans la boue noire. Le contrôleur plein de bagouses se prend pour John Wayne et te braque avec sa pince à composter. Le Poinçonneur du Bangkok-Sisaket. Des tapis de lentilles d’eau et de nénuphars aux fleurs roses camouflent les retenues d’eau. Chaque arrêt du train bondé de mollesse réveille les vendeurs ambulants, les vendeurs turbulents qui essaient de crier plus fort que les mille dragon-diesel de la locomotive. Au bout de six heures de train tu commences à avoir sérieusement envie de les flanquer par-dessus bord. Je réalise, non sans surprise, que selon le calendrier d’ici nous sommes déjà en 2556… J’ai donc 578 ans, normal que la population me paraisse si jeune! Normal aussi que je me sente déjà et irrémédiablement transformé: 543 ans et deux mois que je voyage!

On quitte la plaine pour gravir péniblement le piémont de jungle. Le train progresse comme une chenille dans un chou vert. Le soleil boude dans son coin et les nuages peinent à se retenir de p…leuvoir. On est dans l’un de ces rares endroits de la planète qui peuvent se prévaloir de connaître un « éternel printemps ». Au-dessus des zones étouffantes, la saison froide ne doit pas tomber à moins de 22 degrés.

Je ne sais pas comment il est possible que j’ai accès à autant de confort pour si peu de sous. J’ai même cru à une arnaque au début. Transport gratis depuis la gare, cabane privée avec terrasse sur le jardin où les orchidées se disputent le prix de beauté. Il n’y a que des chambres doubles, du coup, si vous pouvez vous libérer avant dimanche; je n’ai pas trouvé d’autre âme en peine en descendant du train. Sticky rice-burger au souper. Un hamburger composé de deux plaques de riz collant en guise de pain avec un steak de légumes épicés. J’irai chez Mac Do quand ils feront des trucs comme ça pour 75 cents. La question de fond étant: pourquoi n’en ai-je acheté qu’un seul? Les spirales vertes anti-moustiques (il doit s’en consumer autant que des encens) sont un rempart futile contre les hordes venues du couchant. Je compte 12 geckos au plafond de la véranda, nous sommes donc 13 à table, et je crois deviner qui va jouer les Judas Iscariote.

J’ai abandonné le gaspillage d’énergie d’essayer de nuancer les propos de ceux qui me disent et répètent: « Quelle chance! » La « chance » en question qui m’a tant coûté en pertes humaines, cette liberté qui te crispe aussi les orteils au bout d’une planche donnant sur le vide. La « chance » d’un célibat que je qualifierais de violent. La « chance » d’être aussi stérile qu’une compresse, d’avoir de quoi faire une thèse sur le suicide, d’être passé par deux ans de stage intensif d’assistant en dépression , d’être licencié en insomnie chronique. La « chance » de posséder sur terre de quoi remplir trois cartons et un sac à dos minuscule. La « chance » d’écrire sous la dictée des langues fourchues pour ne pas avoir à vomir deux fois par jour. Cette « chance »qui démagnétise les boussoles, qui se marque au fer rouge et fait boiter les vagabonds. C’est amusant qu’avec toute cette « chance » dont je déborde je croise si peu de gens prêts à la partager…

Ca me rappelle cette journée de taille à la vigne, les chevilles torpillées par la terre labourée qui te remplit les godasses, les reins pétés par la servitude, les lombaires qui te brûlent à tant te supplier de te redresser, le vent glacial qui s’insinue partout pendant les 8 heures de jour blafard que te balance dédaigneusement début décembre, quand tu sais qu’il te reste 4 mois à ce régime de galérien et que soudain le commercial en poisons pulvérisables, pondu de sa citroën surchauffée, vient vers toi maladroit dans ses souliers vernis et te dis dans le silence plus tragique qu’un coup de fouet: « Vous en avez de la « chance » de travailler au grand air, vous, les paysans… » Désormais je laisse dire, trop concerné par les oiseaux à longues plumes et les fleurs violines du jardin.

On m’a suffisamment averti que l’on a beau tout quitter, tout vendre, qu’on ne se débarrasse pas de ses démons, qu’ils te suivent à la trace aussi loin que tu puisses aller. Certes, je n’avais aucune illusion à ce sujet, ce n’est pas non plus la première fois que je plaque tout au sol pour tout reconstruire ailleurs. Je me dis que oui, justement, ils me suivent, et qu’à ce titre, eux aussi voyagent, s’ouvrent à des univers variés, se font du bien par où ils passent. C’est un voyage en groupe: j’ai ma cohorte grimaçante. Certains se lassent et sont loin à la traîne. De nouveaux venus viennent grossir les rangs, se querellent pour marcher devant. Les fidèles et les invalides, ceux que les libations ravivent, ceux qui s’éteignent avec les cendres du sommeil, ceux qui s’empalent sur les pointes du jour, ceux qui te mordillent le ventre au réveil… C’est ma suite cornue, crochue, collante, mon cortège terrifiant, c’est la troupe du théâtre de mes zones d’ombres, de ces ombres projetées que produisent inévitablement les plus beaux soleils.

La jungle est différente de celle de Bornéo. Comme si les feuilles, plus minces, étaient en revanche plus nombreuses. Il me faudrait une armée de botanistes pour mieux l’expliquer. Cette fois j’ai un guide et des chaussettes anti-sangsues. (ça marche avec le fisc?) Griffures d’ours sur les troncs qu’ils escaladent, rires moqueurs des gibbons depuis la lointaine canopée, traces fraîches des éléphants sauvages, mélimélo de lianes, de figuiers étrangleurs, de palmiers épineux. On change de paysage comme de tenue, entre les éclaircies et les averses, à l’ombre des canneliers ou sous le ciel de sauna des plaines herbacées d’altitude, les brouillards des cascades, l’abri des tours de guet. Gros repos après le parc naturel de Khao Yai. Je fais sécher mes os avant de tester la piscine. Quelle…chance! Hahaha!

Fin du visa thaïlandais, tojours trop tôt dans ce pays somptueux. Direction la frontière mal réputée du nord Cambodge. Je ne vais pas me laisser bloquer pour si peu. J’avance avec ou sans la chance.

« Perque la terra es redunda e n’avem pas los pes carrat » (Parce que la terre est ronde et qu’on n’a pas les pieds carrés ». La Talvera/Massilia sound system)

Pak-Chong. Thaïlande. Nov 2013

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