021 Au risque d’enflammer le monde

Tandis que nous cheminons relativement facilement (comparé à la jungle de Bornéo…) vers les hautes herbes des prairies inattendues qui s’ouvrent au sommet du parc de Khao Yai, je réalise que, toutes proportions gardées, la forêt tropicale n’est pas si terrible. Pour le dire mieux, c’est plutôt que je me rends compte à quel point la garrigue peut être inhospitalière et périlleuse à sa façon.

C’est comme pour se débrouiller en ville, gérer les transports, les arnaques, les galères bassement contextuelles et les guêt-appens de l’esprit en errance. On se fait tout un monde de ces aventures exotiques, mais assurer à Kuala-lumpur, Bangkok, se démerder dans le métro tokyoïte ou démêler le réseau de bus de Kucing, ce n’est pas que ce soit facile à proprement parler. Mais si on y réfléchit bien, ce n’est pas beaucoup plus facile de survivre à la pompe à fric parisienne, aux arnaques de la côte d’azur, d’aller en week-end au Maroc ou dans Béziers le soir.(Béziers, c’est pas au Maroc? Héhéhé)

Bon, il y a les langues, les monnaies, les maladies malvenues, la distance, mais fondamentalement, pour être trivial, c’est la merde de partout! Relativiser, une des qualitées indispensables du voyageur. Une des plus satisfaisantes aussi, qui donne le sentiment de progresser. « Voyager, c’est découvrir que le monde a tort » dit Aldous Huxley dans son « Tour du monde d’un sceptique », me carrotant à l’occasion le meilleur titre possible pour ces textes.

Mes dissertations dans le vide, mes errances mentales ne sont pas tristes ou négatives, elles sont les sommets visibles d’un assez gros retour sur soi. Il en rejaillit parfois des pointes plus acerbes, le plaisir n’est pas gâché pour autant, bien au contraire. L’important c’est de découvrir par soi même, et d’apprendre de ses découvertes, de se retravailler à partir d’elles. Je fais l’expérience du « long cours », bien aidé par la fée solitude. N’ai-je pas mille fois souhaité me retrouver face à moi sur un fond mouvant de surprise permanente? C’est une errance méditative qui me fera gagner du temps en séances de psy et en réclusion dans un monastère, le tout en découvrant des merveilles, des horreurs, bref, des enseignements.

J’avoue ne pas toujours réaliser à quel point je m’offre en pâture aux lecteurs de mes modestes pages. Ah bon? C’est ça être écrivain, merde alors!  « Qu’est-ce que l’art? » Demande Baudelaire. La réponse fait comme un coup de nerf de bœuf dans le dos: « Prostitution »…

En repensant à la chance, dont je sais bien ne pas être absolument dépourvu non plus, je me dis qu’elle se voit mieux avec le recul: J’étais censé aller dans les Philippines hier, sur l’île de Cebu, précisément celle qui vient de se faire balayer la gueule par le typhon le plus violent jamais enregistré… Je trouvais l’avion trop cher: maintenant ils n’ont même plus d’aéroport. Fruit d’une rencontre avec un couple d’espagnols ravis d’avoir affaire à mes capacités de traduction, l’ex-routard me regardait avec intensité en me saluant, et de sa sagesse attifée de cheveux blancs, il m’a lancé avant de disparaître dans le bus que je lui avais courtoisement réservé: « Siempre hay suerte para los valientes » La chance sourit aux audacieux, et bien, que sa prophétie soit entendue!

Cette chance-là me plait, celle que l’on déniche en creusant avec les ongles. Mais une chance qui se mérite, ce serait pas plutôt une récompense, non? « Luck is when opportunity leads with preparation ». La chance, c’est être prêt à saisir les opportunités. (Trad blues?) J’aime aussi ce proverbe russe: « Quand il pleut de l’or, le malchanceux n’a pas de sac. » Ne nous comportons pas en malchanceux, soyons une cible attrayante pour le plaisir. Ne laissons pas la beauté passer sans lui prêter absolument toute notre attention. La vie est grande, le monde est court, nous pouvons le presser entre nos cuisses, faire un jus rouge d’orange bleue.

Lorsque je croise, ce qui est rare, des gens de mon âge, c’est pour tous comme une mini-fiesta. Je ne me l’explique pas. Y a-t’il eu une brusque chute de la procréation à la toute fin des seventies, la crise pétrolière aurait-elle castré un instant les espoirs? Ou ma génération serait-elle frileuse et repliée dans son cocon au point de ne plus vouloir sortir? C’est à la fois amusant et triste de constater que chacune de nos journées, fût-elle bénie par l’instant ou reléguée aussi sec dans le dépotoir du passé, que ces minutes nous tâtent et nous sortent du panier de l’âge tendre pour nous empiler dans l’âge mûr. L’âge mûr qui, comme le disait si bien Desproges: « précède par définition l’âge pourrit. »

J’ai pas fini de rire quand les petits jeunes de vingt ans me regardent comme un sage ou un fou, en tout cas comme quelqu’un certain de ses choix et de ses convictions! Je dois faire vachement gaffe aux âneries que je sors, ma parole sonne de plus en plus prophétique… s’ils savaient! J’en profite pour apprendre d’eux, pour leur subtiliser un peu de l’énergie dont ils débordent. Je m’écoute parler pour toujours retravailler mon discours et peaufiner sa traduction. Pas facile de ne pas se répéter en voyage. Heureusement que l’auditoire change tous les soirs.

Les Thaïlandais chantonnent assez souvent, des trucs qui me sont bien sûr parfaitement étrangers mais qui me sont aussi un ravissement. Lorsqu’ils me voient faire pareil, ils se fendent la citrouille d’un sourire gigantesque, comme pour te féliciter de t’être retiré le manche à balai de la praline… Les fraîchement débarqués mitraillent de photos les macaques qui pour moi sont comme des rats avec quatre pouces opposables et donc capables d’autant de conneries à la seconde. Ils se régalent de les voir vider les poubelles et s’y restaurer précipitamment. Ca me fait moins triper attendu que j’ai vu des enfants faire pareil dans la zone portuaire de Tanger.

18 geckos au-dessus du lit: record à battre. J’adore ces petits martiens dont la peau diaphane laisse deviner les organes. Je vais finir par kidnapper un enfant Thaïlandais. Un petitou de peut-être deux ans me salue les mains jointes en réponse à mes gouzi-gouzi. Rarement vu quelque chose d’aussi croquignole. Que leurs dieux les bénissent. Je dis qu’on devrait débloquer des fonds pour l’Asie du sud-est, en retour à leur bonne humeur et à leur contribution à la douceur de l’humanité. On devrait inscrire leur sourire au patrimoine immatériel de l’Unesco.

Le soleil a tant et si bien brûlé qu’il a terminé super tôt sa réserve de gaz. Quelques papillons colorés tremblotent toujours autour du brûleur à bout de souffle. Les nuages les plus proches sont encore rouges de sa chaleur. De très petites flammèches blanches pétillent sur le grand plafond noir. Ca va bien prendre toute une nuit pour changer la bouteille. Puis à coup d’espérances, d’envies, d’oubli, de grand pardon et de prières, nous auront la lourde charge de faire rejaillir l’étincelle, gage de notre étrange confiance dans la maîtrise de l’incendie, au risque d’enflammer le monde.

Dernières campagnes thaïlandaises. Si je suis bien empoté pour lire ce paysage, il n’en demeure pas moins très beau, rasé par les rayons du couchant. Les poules et les chiots courent entre les rangs des carrés de manioc. La terre pelée brunit un peu plus la peau des habitants qui n’ont certainement connu que les guenilles et jamais lacé de chaussures. La véritable aventure ce serait de demander à descendre ici et de rester jusqu’à savoir se passer de semelles.

Le bus me colle le nez à la baie vitrée virtuelle qui ne s’ouvre sur le Cambodge qu’aux heures de bureau. Nuit avec les requins de l’interzone. Je survis tant bien que mal au far-west du passage de frontière. Ceux qui prétendaient « m’accompagner » se font rafler illico par la patrouille. Encore un peu je me faisais embarquer dans le lot. Juste eu le temps de dégainer mes papiers heureusement en règle. Ca fait belle lurette que les condés ont perdu toute patience. La place grouille de pressionneurs comme on déteste et d’arnaques grosses comme le poing, mais c’est le plus souvent de bonne guerre et ça reste 5 ou 6 fois moins cher que de rebrousser chemin vers Bangkok et de prendre l’avion.

La réputation infernale des routes cambodgiennes n’est pas exagérée. Leur délabrement est inimaginable. On choisit souvent de couper par la piste plutôt que d’achever ce qu’il reste d’amortisseurs sur les plaques dispersées de bitume. Tu pourrais sérieusement te tuer dans les nids de poules (plutôt nids de ptérosaures). Je retrouve à ma grande surprise la circulation côté droit. Ceci-dit tu roules comme tu veux, c’est l’anarchie routière la plus dangereuse que j’ai vue à ce jour. C’est un code de la route ambidextre inextricable qui gère la circulation de tout ce qui a des roues, même rudimentaires.

Moi qui ne suis pas ce que l’on peut appeler le roi du calcul mental, je dois me démerder entre rien moins que trois devises très différentes. Tu retires des dollars US, on te dit les prix en Baths thaïlandais, et on te rend la monnaie en riels cambodgiens. C’est comme si je venais à peine d’arriver vraiment en Asie. Le reste n’était qu’épreuves préparatoires. Gooooood morning Cambodiaaaaaaa! Il semble que le cocktail de furie et de splendeur, de misère et de poésie soit assez bien secoué ici. Je me sens prêt. Comme le dit le proverbe:

« La beauté est dans l’œil qui la contemple. »

Siem Reap. Cambodge. Nov 2013

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.