022 Le grand disque des jours

Les routes sont des digues sur un océan de rizières. Les gosses nagent et pêchent dans une eau qui nous serait fatale en cinq minutes. On se double sur trois ou quatre files, je jure qu’il faut être frappé pour oser se lancer dans cette circulation déraisonnable. La zone est plate comme une crêpe, malgré ce, le destin s’y cache avec une aisance troublante. Les guest-houses affichent presque toutes « complet », me voici encore à partager une chambre double avec la solitude. (elle me doit 2.5 dollards la nuit.) Le pays est encore plein de ces blessures si lentes à cicatriser dans les « tristes tropiques ».

Le langage khmer ricoche en tous sens, fait se répondre des sons compliqués. On communique dans un anglais à hérisser la perruque de la reine-mère mais de temps en temps ils te lancent un mot de français à retourner De Gaulle dans son képi. « You come from la tour Eiffel ». Le voyage est une folie addictive, à peine déballée une dose, tu penses déjà à la suivante: On visite les temples d’Angkor et on parle du Machu pichu. Je découds des récits d’Akihabara devant les stands de nouilles et de grenouilles. Vivre au jour-le-jour c’est vivre en accéléré, sans véritablement savoir quoi faire de toute cette vitesse. Cette liberté à péage est un mélange contradictoire de flemme précipitée. Nous allons d’un tourbillon à l’autre, parlant plus des autocars que de la misère, mettant un prix à toutes les actions, tous plus ou moins guides en fonction de l’ancienneté.

Amusante influence française, même si le costume de colon n’est pas celui qui sied le mieux pour représenter la culture… Conduite en théorie à droite. Maisons dans ce solide style colonial troué de grands escaliers et de hauts plafonds (pour nos chevilles et nos têtes enflées d’envahisseurs?) Il y a des cadres et des têtes de lit, la tradition jusque-là casi inédite en Asie du bar en terrasse. Plus de vins que de spiritueux dans les rayons. (pour touristes, mais bon…) Du fromage dans les frigos. (Du gouda et de la vache-qui-rit mais bon…) Des boulangeries qui sortent des simili-baguettes sitôt ramollies par l’air où tout se liquéfie, des brioches chimiques, des bouteilles d’Evian et de Perrier hors de prix, mais bon, je suis bien placé pour savoir comme on est loin de la source. Les touristes vont au restaurant français. Pour un Australien c’est peut-être rentable, mais les Anglais? Moi, en Inde, je n’irais pas dans un resto anglais! Les jus de fruits sont plus chers que la bière locale, consommée en quantités gargantuesques.

Le Cambodge est un chat sauvage qui demande à être amadoué, mais le dépaysement, nonobstant ces légères traces d’empire indochinois, est au rendez-vous. Je m’attendais à plus de sourires au voisinage d’une merveille du monde, il est vrai que la visite est éprouvante. Mais nombre de visiteurs font les blasés devant les plus beaux spectacles, râlent et se formalisent pour trois petites contrariétés. On s’est trop habitué au confort des visites stériles sur écran télé. On oublie que le héros, en vrai, galère en temps réel, qu’il ne passe pas par le raccourci du récit. Les pénibles (si souvent français…) voudraient que rien n’arrive qui ne soit pas parfait. Ils veulent le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière.

On devinera que je ne m’acoquine qu’avec les ébahis, les émerveillées, les belles hors-d’haleine et les enfants de rien. Mon auto-focus peut être acerbe, moqueur, mon zoom absolument cynique, cela n’entrave en rien ma vision panoramique contemplative. C’en devient presque physiologique d’ailleurs: J’ai vraiment l’impression que mon champ de vision s’est élargi! Après tout il n’est pas impossible que face à tant de diversité, d’inconnu, de nouveaux horizons, le corps s’adapte à l’inédit en assignant des tâches différentes aux organes concernés par la perception.

Ca aurait été rigolo de comparer des scanners de mon petit cerveau dans des situations variées comme: Hyper-concentré devant la machine à embouteiller. Totalement divaguant pendant les interminables travaux de printemps à la vigne. Pris dans la délicieuse pince de la stéréo et du saxophone. Graissé au rhum de Guadeloupe, à tâtons dans les nuits fumigènes. Enfoncé jusqu’à l’os dans le tourbillon de Dostoïevski, aussi bon que la cigarette après le sexe. Quand il devait graver en triple vitesse toutes les tournées d’Agde en trois jours, celles que les autres facteurs mettent ordinairement des semaines à intégrer, et bien sûr dans cette alerte sensorielle face à toutes ces terrae incognitae (j’ai oublié le pluriel en latin…) Dans une prochaine vie je serai neurologue, presque tout m’intéresse, j’ai pas fini de me réincarner…

Je dis « presque » tout m’intéresse, parce que par exemple je n’en ai rien à cirer d’être bientôt à portée des hooligans carbonisés à la cachaça de la coupe du monde de foot. Faces incrédules et dramatiques quand je dis que non, je n’irai pas au Brésil justement à cause de ça. Mais je suis français et à ce titre, j’ai forcément un Zidane en peluche sous l’oreiller et les bijoux de famille en bleu-blanc-rouge. Le nationalisme et l’esprit d’équipe ça me rappelle trop la guerre. Le sport télédiffusé je ne sais en dire que du mal. Borges a délicatement écrit que « le football est populaire parce que l’idiotie est populaire. »

Bah! c’est plus amusant qu’autre chose, les intellos vaniteux ne valent pas non plus tripette à mes yeux. J’ai appris à chercher les gens biens dans tous types de paniers. Je ne suis pas né de la dernière pluie, contrairement au moustique qui se passionne pour mes oreilles. Le côté pratique du jeu de baballe pour millionnaires, c’est pour situer mon dernier lieu de résidence: Pas loin de Marseille (prononcé de toutes les manières possibles). yeah!!! Glop glop!! youkaïdi-youkaïda! Je ne peux pas être foncièrement mauvais si je suis voisin de l’olympique! Y’a pas que le foot, y’a aussi la pédale: les Américains à ma table me disent qu’ils rêvent de « voir » le tour de France. Ils doivent penser qu’il peut se voir tout en entier depuis une estrade. Ils voudraient aussi découvrir la Provence pour la lumière, pour Cézanne, pour Van-gogh (celui qui a un maillot à tournesols?) et ça, ça me plaît.

Il est à noter que contrairement aux apparences (je ne vous apprends pas qu’elles sont trompeuses) je ne réprouve pas tout le temps mes semblables. Je ne suis pas seulement un nihiliste au sourire sardonique.(on dit que sur le masque mortuaire des victimes d’empoisonnement à la sardoine se crispe un rictus inquiétant.) L’humain je l’aime bien quand il pense, même mal, mais par lui-même.

L’aiguille du phono de la vie se met très tôt à gratter la galette du jour. Dès cinq heures les bruits de vaisselle, le frou-frou des sandales sur le ciment, les voix qui s’élèvent avec la fumée des braseros et ne se tairont plus avant minuit. Litanies des moines en remerciement pour les offrandes qui ajoutent une transe aux rêves compliqués de l’aurore. L’installation du grand cirque des motos-remorques, livraison des breuvages qu’on passera le reste du jour à suer. A 6h30 il n’y a plus aucune limite, on considère que le monde est debout sur ses pieds d’argile, et les fritures, les chants, les cris, les jeux s’autorisent à concurrencer la symphonie des klaxons. Quelle chance d’être un professionnel de la sieste, sans ça je serais déjà mort d’épuisement.

« Je ne trempe pas ma plume dans l’encrier mais dans la vie. » (Blaise Cendrars)

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