023 Indochinoiseries

Angkor Wat donne l’impression d’avoir été sculpté directement dans une montagne, et ce avec une minutie rare. Pas un des petits bonshommes qui n’ait son nombril ou ses sourcils. Les milliers de feuilles sont nervurées, les guerriers n’ont pas un bouton de travers. Les bas-reliefs sont admirables et te laissent plus épuisé que les escaliers, pourtant étirés à 60% vers le ciel.

Derrière le temple principal, dans le matin qui colle encore les yeux des dieux, s’élève une colonne blanche, promesse d’orage en forme de champignon nucléaire ultra photogénique. Les furieux de photo ont sorti les télescopes, les endoscopes, les i-pid-pad-pod et les tripodes. Ca mitraille dur dans les parages, j’ai l’impression d’être une star bronzée par les flashes. Je ne ressens pas le besoin de m’immortaliser entre les tours de grès polymorphes, je n’ai pas besoin de prouver au monde que je l’ai fait. (D’autant que je ne suis jamais parti: en fait je tire ma flemme dans un hôtel de Roissy et je bois du bordeaux en faisant des copiés-collés de wikipedia et de citations.net)

Rochers-visages du Bayon, presque intimidants. Comme une galerie de miroirs ou se regarderaient des titans pétrifiés. Brique et pierre étaient réservées aux constructions religieuses, tout le reste de l’énorme cité était de boue et de bois, et c’est donc logiquement une forêt qui lui a succédé. Il faut imaginer une ville estimée à un million d’habitants, dont ne subsisteraient que les édifices religieux. Il faut que la chute des civilisations soit rude pour que ce qui devait sembler éternel en son temps soit réduit à un puzzle de gravures. On marche entre touristes et fantômes. Le Baphon est une folie architecturale qui a consisté à réorganiser les blocs du temple primitivement dédié à Vishnu pour leur donner la silhouette d’un bouddha allongé. On dirait ces images par ordinateur, composées à l’aide de capteurs de mouvement. D’ailleurs, on s’attendrait bien à ce que les blocs s’animent et fassent prendre vie à l’immense visage.

J’aimerais bien aussi que prennent vie les charmes de pierre des Apsaras, nymphes du paradis, gardiennes qui attendent les plus méritants avec trois fois rien de costume, pour améliorer l’ordinaire du repos des valeureux. Vu le nombre d’Apsaras représentées, je doute qu’il faille compter sur beaucoup de repos… Là encore, la finesse des sculptures est étourdissante: les doigts, les dents, les bijoux participent à construire des châteaux sans pareil. J’adore l’une des entrées d’un temple, dépourvue d’escaliers pour pouvoir être de niveau avec le dos des éléphants et faciliter la montée-descente des plus éminents personnages. C’est la classe, un peu l’héliport de l’époque! Les galeries sont limitées en hauteur, ils ne connaissaient pas la clef de voûte, les pierres se chevauchent jusqu’à se rejoindre, la faiblesse est patente en maint endroit.

Avant de ciseler ces montagnes, il a fallu les assembler, sans mortier bien sûr, ce serait trop simple. Les jointures sont parfaites, parfois presque invisibles. Avant de subir les ravages du temps, les palais devaient paraître faits d’une seule pierre. Quelle hystérie de construction! Quant à creuser ces bassins-océan! Des lacs faits à la main entourent les temples.

Puis il y a la star incontestée, si l’on s’en réfère à la meute de vendeurs de chichoumis. Il y a davantage de matos de photo-vidéo ici que dans le show-room de Sony à Tokyo, et ce n’est pas peu dire! Ta Prhom, le temple dont il fut décidé qu’on le laisserait livré à l’embrassade de la jungle, du moins à ses plus admirables représentants: les arbres à racines étrangleuses. Je ne vais pas faire mon blasé: C’est beau. Même pollué de casquettes et de bermudas, même avec les guides qui collent l’amusant accent khmer à toutes les langues de Babel, même avec les infinies rénovations: c’est beau. Hypnotisant. Surtout qu’en se démerdant un peu au milieu des blocs, on peut trouver des passages vers des cours un peu plus discrètes, et passer quelques instants seul avec son secret, face à ce qui symbolise au mieux et de la plus belle des façons la grandeur et la décrépitude des empires. Les racines somptueuses qui s’épousent au cataclysme n’ont pas l’air, contrairement à l’image généralement véhiculée, de mettre à bas le temple, mais plutôt de le soutenir, de l’étayer, le cajoler dans une ultime étreinte avant qu’il ne retourne à la poussière.  Les écorces sont lisses et brillantes, ressemblent à de la cire. Ces bougies démesurées ont dégouliné au hasard des murs et des galeries de Ta Prhom, avec cette désinvolture géniale qu’a la nature, eu égard aux accomplissements humains. Je pense au chiendent qui traverse le goudron des routes de nos campagnes. j’adorais ça quand j’étais minot, ça me semblait presque impossible. David de chlorophylle contre Goliat minéral.

Tu ne peux pas faire trois pas sans entendre parler de « Tomb Raider » une sorte d’Indiana Jones en version « sex-bomb » dont certains plans ont été tournés ici. Je n’ai pas eu l’honneur de voir le film, mais comme les trois quarts des filles essaient de reproduire les scènes (en moins « bomb-raider » cependant) je peux me faire une idée pour pas cher. Des masses de templounets plus modestes criblent cette zone gigantesque, il est sensationnel de s’y poser à l’ombre et à l’abri des vendeurs, hommes-musiciens, femmes-chiffon et enfants-bambi. Si tu voulais donner un dollar à tous ceux qui t’assaillent, il faudrait demander un prêt au FMI. C’est drôle: si je déambule pantalon et chemise retroussés, avec le plan dans la main, je suis submergé par les requêtes comme tout-un-chacun. Mais si je marche d’un pas décidé, habillé plus strict et que j’écris dans mon carnet, je suis totalement camouflé. Un rabatteur de touristes m’a demandé si je faisais partie des archéologues, bien sûr que oui mon cher ami! En tout cas mon taxi pousse-pousse est bien content, il rit parce que je suis facile à repérer « man in black, hihihi! »

Cette nuit je me suis souvenu de quand je faisais des ravages dans l’oranger-amer de mon patron. Bien sûr, le jus acide me révulsait les babines, m’anesthésiait la bouche comme un poison. Ca manquait de douceur, de sucre, et il eût peut-être même été mauvais de trop en consommer. Mais quel souvenir précieux parfume ma mémoire de ces heures passées à la vigne! Quelle force évocatrice me replonge les bras dans le feuillage vert foncé à la recherche de ces globes de lumière crue lentement accumulée. L’huile essentielle de ces moments a su les rendre indispensables, en dépit des mille et un pépins, des mains collantes, des lèvres brûlées par les esters sublimes. Quel plaisir égoïste d’être le seul à supporter ces saveurs violentes, d’avoir réussi à dépasser les appréhensions premières! Vous voyez où je veux en venir: Il y a le confort quotidien des fruits mieux calibrés, adaptés à toutes les bouches, mais les jours amers du voyage remplissent les espaces vierges de mon encéphale avide, la machine à construire des souvenirs s’est emballée pour mon plus grand bonheur. La terre est une orange amère, et ses habitantes ont des pépins plein le cœur…

A l’instar de l’océan de lait primordial, il me semble avoir été baratté par les dieux dans ce tuk-tuk. Si tu manges de la crème fraîche avant une balade en moto-remorque sur les « routes » cambodgiennes, tu reviens avec du beurre frais dans l’estomac. Je vais aller manger mon sandwich gouda-carotte (ben ouais, je ne touche plus les alloc…) me doucher des poussières des siècles traversés, et rêver d’hélicophants sous la grande hélice du ventilateur. En m’extirpant de ma sieste hypnotique, je me répétais en boucle (ça m’arrive souvent, pas de souci…) un autre style d’aboutissement humain, cet espèce de haïku génial d’Octavio Paz:

« Niño y trompo: Cada vez que lo lanza, cae justo en el centro del mundo. » (L’enfant à la toupie: chaque fois qu’il la lance, elle tombe pile au centre du monde.)

Siem Reap. Cambodge. Nov 2013

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